Chapitre 45.

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Le jeune homme doit s'y reprendre à deux fois pour réussir à se lever, la tête plus lourde qu'une enclume. Il se masse les tempes pendant quatre précieuses secondes avant de chercher ses vêtements ; il aurait dû enlever également son caleçon, ça lui aurait évité cette désagréable sensation de sperme séché. Il enfile son jean difficilement, manque de se casser la gueule plus d'une fois, retourne son sweat à trois reprises avant de se rendre compte qu'il était à l'endroit dès le début, et, quand il est enfin habillé, une seule pensée hante son esprit. C'est vraiment une journée de merde.

Il sort de la chambre en s'appuyant contre les murs pour garder un minimum d'équilibre, puis se dirige vers la cuisine en entendant trois voix familières. Thomas est le premier à s'apercevoir de sa présence, et lui lance un grand sourire de mec qui a pris son pied.

-Hey Lulu, bien dormi ?

Pour toute réponse, l'interpellé grogne avant de se laisser tomber sur la seule chaise libre, à côté du garçon qui ne lui lance pas un seul regard, concentré sur sa cigarette. Yaëlle le dévisage en riant doucement, et putain, elle aussi semble avoir pris son pied.

-Lulu ? Quel surnom adorable.

Il grogne une nouvelle fois avant d'attraper la tasse de café brûlant posée devant lui.

-Comment vous saviez que j'allais arriver ?

Son meilleur ami hausse les épaules nonchalamment.

-Tu n'es pas très discret.

-Vous non plus, lâche Ethan en soupirant la fumée de sa cigarette.

Yaëlle éclate de rire et s'allume une clope à son tour.

-On n'a pas fait tant de bruit que ça. Et puis on vous a aussi entendus vous engueuler, et quand vous vous êtes calmés, on a compris que vous faisiez la même chose que nous. Mais j'imagine que vous n'êtes pas allés jusqu'au bout, sinon tu aurais eu plus de mal à t'asseoir.

-Pourquoi forcément moi ?

À ces mots, Luke relève la tête sans prendre en compte la soudaine douleur qui transperce son crâne, bien trop sidéré.

-Bien sûr que ce sera forcément toi ! Jamais je ne me ferai prendre, c'est toi le gay !

-C'est quoi ce cliché de merde ? Quand ce sont deux gay ensemble, tu penses sérieusement qu'ils veulent être tous les deux en dessous ? Désolé de briser tes rêves, mon cher, mais même les gay peuvent aimer enculer l'autre !

-Crie pas, j'ai mal à la tête.

-La faute à qui ?

Luke se tait et se renfrogne, blessé. Thomas, quant à lui, lance un regard amusé à Yaëlle. Eux, au moins, n'ont pas à savoir qui est au dessus.

Ethan soupire longuement avant d'écraser le mégot de sa cigarette dans le cendrier. Puis il se tourne vers son ami.

-Au fait, tu te souviens, hier je t'ai demandé d'où venait ton nom de famille, au moment où les deux autres sont arrivés.

Yaël sourit et tire une bouffée de sa clope, avant de se redresser correctement sur sa chaise.

-Je trouve que c'est une superbe histoire, alors je vais profiter de ce mignon petit-déjeuner à quatre pour vous le raconter.

Il se racle la gorge et se lance, à la manière d'un conteur d'histoires.

-C'était en 1943, pendant l'occupation allemande. Wilm Spiegel, un jeune officier de vingt-deux ans plutôt haut-gradé, s'est vu endosser la responsabilité d'occuper une maison en Bretagne, et donc de cohabiter avec un couple et leur fille de dix-huit ans, Elara. Il parle un peu français, et elle un peu allemand. Alors ils parviennent à peu près à se comprendre. Wilm, malgré son appartenance à l'armée d'Hitler, tente de se montrer le plus agréable possible, parce qu'il a un bon fond, qu'il n'a pas choisi son camp, et qu'il sait bien que ce ne doit pas être facile pour cette famille. Et puis la fille, Elara, est vraiment belle malgré son fort caractère. Elle le provoque tous les jours, mais Wilm s'efforce de rester calme ; il se doute qu'elle fait ça pour lui prouver qu'elle n'est pas soumise. Les jours, les semaines, les mois passent, les deux jeunes gens se disputent souvent, mais peu à peu, l'ambiance devient électrique, et presque tous les soirs, il la rejoint dans sa chambre et l'écoute chanter des berceuses populaires. Dans ces moments-là, ce ne sont plus un occupant allemand et une occupée française, mais deux jeunes gens qui s'attirent mutuellement. Ils ont craqué quelques jours avant la libération de la France. Une nuit, Wilm prend son courage à deux mains et essaie de dévoiler ses sentiments à Elara. Mais il n'arrive pas à trouver ses mots, il fait un désastreux mélange d'allemand et de français, ça l'énerve alors il arrête de parler et embrasse Elara sans prévenir. Il s'attend à être violemment repoussé, à ce qu'elle hurle, à ce qu'elle le frappe. En fait, il s'attend à tout sauf à ce qu'elle fait. Elle répond au baiser, et ils passent la plus belle nuit de leur vie. Et puis ce qui devait arriver est arrivé. La libération de la France, le départ de Wilm et le retour de Ronan, le fiancé d'Elara qui était un prisonnier de guerre. Bien sûr, ce dernier a voulu retrouver sa fiancée correctement. Mais elle savait que c'était déjà trop tard. Qu'elle était déjà enceinte de Wilm. Et chaque jour, elle pensait à lui. Elle n'a jamais su ce qu'il était devenu, et ce n'est que vingt-trois ans plus tard qu'elle a tout avoué à son fils, qui était sur le point de devenir père. Enfin... elle lui a donné un carnet qu'elle conservait précieusement, dans lequel elle a reporté toute son histoire avec Wilm, que personne n'avait jamais lu. Alors son fils, Ewen, s'est mis à faire des recherches sur le soldat allemand Wilm Spiegel, et a appris qu'il est mort fusillé parce qu'il a tenté d'aider des Juifs à s'échapper du camp de Wieda en 1945. Alors Ewen a décidé de prendre le nom de famille de son véritable père, Wilm Spiegel. Puis il a transmis le carnet -et le nom de famille- à son fils qui l'a à son tour transmis à ses propres enfants, c'est-à-dire mon frère et moi.

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