Chapitre 80 (Maelie)

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En entrant dans l'amphithéâtre, je trouvai tous mes camarades affairés sur leurs téléphones, les yeux écarquillés et n'ayant de cesse de s'esclaffer. Je m'interrogeai sur la raison de toute cette effervescence qui n'avait rien d'habituelle. Il était à peine neuf heures. La journée ne faisait que commencer et promettait d'être longue. Il eut donc été plus logique de voir des étudiants bayant aux corneilles et affalés sur leurs banquettes plutôt que surexcités et gagnés par l'enthousiasme comme c'était le cas ce matin.

Je descendis quelques marches pour rejoindre Sofia quand, soudain, je remarquai que tous les regard étaient braqués sur moi et que toutes les conversations qui jusque-là allaient bon train s'étaient brusquement interrompues, à tel point que l'on pouvait à présent entendre les mouches voler.

La situation devenait de plus en plus étrange. Que me valait cette attention ? Mon premier réflexe fut d'inspecter ma tenue. Je n'étais pas en pyjama (il m'était déjà arrivé d'être tellement en retard que j'en avais oublié de m'habiller) et porter une veste en cuir, un tee-shirt et un jean n'avait vraiment rien d'extravagant. Je regardai aussi à travers l'écran de mon smartphone pour me découvrir une mine fatiguée mais là encore rien qui puisse expliquer que ma présence suscite un tel émoi.

Après plusieurs secondes d'un silence gênant, Sofia se leva, vint dans ma direction et m'attrapa par le bras pour me traîner de toute urgence hors de l'amphithéâtre.

_ Viens, il faut que je te montre un truc, me dit-elle d'un air très préoccupé en me conduisant jusque dans les toilettes.

_ Que se passe-t-il ? Qu'est-ce qui leur prend à tous de me regarder comme ça ? m'enquis-je, totalement perdue.

Là, elle se saisit à son tour de son téléphone pour finir par me le mettre sous le nez.

_ Voilà ce qui leur prend.

Je jetai un œil attentif à ce qu'elle voulait me montrer pour aussitôt esquisser un pas de recul et manquer de défaillir. Prise d'une bouffée d'angoisse, mon souffle se faisait plus haletant, mes jambes, devenues cotonneuses, peinaient à soutenir le poids de mon corps et ma peau était si moite que l'on aurait pu croire que je venais de courir un marathon un jour de canicule.

_ Ça dure depuis combien de temps entre vous ?

La voix de Sofia me semblait lointaine, comme un vague écho ou un bruit de fond, et c'était tout juste si j'étais en mesure de comprendre ce qu'elle venait de me dire. Mon esprit était totalement happé par ce que j'avais sous les yeux. Une photo nous montrant Alex Mavri et moi en train de nous embrasser avait été publiée sur les réseaux sociaux. Comment avait-elle été prise ? Par qui ? Pourquoi ? Pour l'heure, j'étais incapable de le dire car j'étais plongée dans une torpeur si profonde qu'elle m'interdisait toute réflexion. En revanche, il y avait une chose dont j'étais certaine ; toute l'université était au courant de notre liaison et je m'en sentais littéralement dévastée.

Comme je ne lui répondais pas, Sofia insista :

_ Hé, tu m'entends ? Depuis quand Monsieur Mavri et toi vous...

_ Quelques semaines, dis-je spontanément, toujours un peu ailleurs.

_ Des semaines ? Et pourquoi tu ne m'en as pas parlé plus tôt ? Je croyais qu'on se disait tout, me demanda Sofia sur un ton de réprimande.

_ Nous voulions être discrets, me justifai-je.

_ Et bien c'est raté...

_ Je sais merci, répliquai-je sèchement.

_ Pardon, se reprit immédiatement Sofia, consciente de sa maladresse.

Trop tard. Agacée, je pris le décision de m'éclipser :

_ Il faut que j'y aille, dis-je soudain, la prenant un peu au dépourvu. 

_ Aller où ?

_ N'importe où mais loin d'ici, ajoutai-je, quittant déjà les toilettes pour me diriger vers une sortie de secours du bâtiment.

Sofia se lança à ma poursuite l'espace de quelques mètres. Espérant encore me retenir, elle me cria :

_ Maelie, attends !

_ Laisse-moi. J'ai besoin d'être seule, assenai-je encore avec une autorité qui suffit à la décourager.

De l'air frais, enfin. J'avais bien cru que j'allais finir par étouffer.

Une fois sortie de la faculté, je marchai d'un pas nerveux avec pour seule obsession que de mettre le plus de distance entre elle et moi. Durant de longues minutes qui étaient peut-être même des heures (j'avais perdu la notion du temps), je battis le pavé, me perdant dans des rues inconnues, arpentant des sentiers qui ne menaient nulle part, m'abritant dans des halls d'immeubles pour échapper aux averses qui me tombaient sur la tête de temps à autres. J'errais, sans but précis ni destination, comme égarée dans cette ville que je connaissais pourtant si bien, l'esprit embrumé, l'humeur vagabonde, le coeur aussi gris que le ciel l'était ce jour-là.

J'avais coupé mon téléphone. Je ne voulais pas avoir à affronter la déferlante de messages que devaient susciter les révélations me concernant. Je me sentais à la fois abattue, triste et en colère. L'on venait de violer mon intimité, d'étaler ma vie privée sur la place publique, de jeter ma vie sentimentale aux loups de la toile qui n'avaient plus qu'à cliquer pour satisfaire leur curiosité mal placée. C'était d'une violence inouïe. En fait, je vivais cette situation comme une véritable humiliation. Et Alex Mavri était je ne savais où avec je ne savais qui pour faire je ne savais quoi au lieu d'être à mes côtés pour me soutenir dans ce moment pénible. J'aurais bien sûr pu lui envoyer un message, ou même l'appeler, ne serait-ce que pour le prévenir. Mais le faire supposait d'allumer mon téléphone et de m'exposer à un flot de notifications dont le contenu finirait sans doute de m'achever moralement.

Ce fut seulement à la nuit tombée que je regagnai mon appartement dans l'intention de m'y enfermer à double tour, de m'y terrer pour une durée indéterminée qui promettaient d'être longue, et d'y pleurer toutes les larmes de mon corps.

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