Chapitre 6 - #11

152 33 0
                                        

* * *

Assise en tailleur sur une colonne basse en bordure du champ d'entraînement, Amélia se repaissait d'un thé chaud et s'abandonnait en réflexions. L'expérience qu'elle avait vécu pratiquement deux heures plus tôt l'avait laissé en proie à de nouvelles interrogations. La voix d'Esath s'était tût depuis l'incident et elle ne répondait à aucune sollicitation. Comment se faisait-il qu'elle se soit manifestée ? Les émotions avaient dû jouer mais Amélia tentait, en vain, de comprendre le mécanisme afin de le maîtriser. Perdre ainsi le contrôle ne devait pas se reproduire au risque de lui coûter la vie en situation réelle. Une ombre plana subitement au-dessus d'elle, relevant la tête de son breuvage elle vit Ren s'asseoir en face d'elle, l'air désolé.

- Comment te sens-tu ? Demanda-t-il, préoccupé.

- Je ne sais pas vraiment. J'ai eu l'impression de m'abandonner à une sensation grisante et avant que je m'en rende compte, ce n'était plus moi. C'est effrayant. Elle prit une gorgée de son thé.

- Je suis navré de m'être comporté comme je l'ai fait mais je devais bien voir jusqu'où je pouvais t'emmener. Visiblement, il y a du chemin. Il eut un petit rire nerveux et un rictus, Amélia fut surprise.

Elle ne l'avait jamais vu rire, ni même sourire franchement. Cette mimique qui traversa alors son visage illumina celui-ci et pendant un instant ce fut un autre Ren qui lui fit face. Il avait tout d'un jeune homme ordinaire, plein de vie, abordable, sympathique... et charmant. Pour autant, cette flamme s'éteignit tout aussi vite pour retomber dans les travers d'une froideur à peine voilée.

- Je ne t'en veux pas tant que tu me certifies que c'est pour l'entraînement. Je crois que j'ai compris où tu voulais en venir, en réalité. Je ne pensais pas que la présence d'Esath serait aussi difficile à gérer.

- Esath ? Il fronça les sourcils. C'est ainsi que tu l'as nommé donc ?

- Je ne l'ai pas appelé ainsi, c'est elle qui s'est présentée ainsi à moi. Si j'ai bien compris... je suis la seule à avoir un autre "moi" dans la tête.

- C'est exact, tu es une résonnante. Cette Esath n'aurait jamais pu exister avec un être humain normal mais chez toi ... elle est en mesure de s'exprimer. Ton esprit lui a donné un sursaut d'existence et elle s'est matérialisée. Il étira son bras droit et le craqua avant de poursuivre, la jeune fille restant silencieuse. Elle reste cependant un résidu de skryn et par définition une entité mue par un désir de destruction. Tu vas devoir apprendre à le gérer avant qu'on ne puisse te laisser sortir.

Amélia reprit une autre gorgée de thé et ne répondit pas à cette affirmation. Il était dans le vrai si on suivait un résonnement scientifique pur, chose qu'elle affectionnait. Pourtant de nouveaux éléments venaient se greffer à cette vision très dur : son coma. Esath avait été là pour l'aider, la protéger et la maintenir en vie le temps qu'elle chasse ses démons. Une telle créature avait pu agir par égoïsme comme elle l'avait fait auparavant mais cette fois-ci, elle avait été sincère. Du moins, c'est ce qu'Amélia en avait retenu. Un détail lui revint en tête.

- Esath n'est pas nécessairement le monstre que tu décris... elle m'a parfois aidé de bon coeur et nous avons souffert ensemble quand j'étais endormie. Je crois que tu devrais revoir ton jugement, il est un peu sévère. Expliqua-t-elle d'une voix douce, elle défendait sa paire comme on défendrait une véritable amie.

- C'est tout de même à cause d'elle que j'ai dû te neutraliser, n'oublie pas.

- Je le sais. Nous avons un problème de cohabitation mais nous ne sommes pas en guerre. Lorsque Esath est apparue à moi, au début et pendant mon coma, sa forme était différente de celle qu'elle a arboré quand elle a tenté de me voler mon corps après l'opération. Je viens de m'en souvenir.

- Différente ? Comment cela ?

- Il faudrait que je te la décrive pour que tu comprennes... elle me ressemble beaucoup mais sa peau est noire, voluptueuse, changeante. Elle possède les attributs d'un skryn si l'on s'arrête à son épiderme. Celui-ci est constellée de rainures comme ceux de ces infâmes bêtes, ses yeux sont rayonnants, ses pupilles et son iris sont à peines reconnaissables. Dit-elle, écoutée par un Ren très attentif. Lorsque tout va bien, les faisceaux qui fourmillent sur son corps ainsi que ses yeux sont d'une couleur blanche nacre. Mais lorsqu'elle s'en ait pris à moi, au tout début, elle était alors recouverte de lueurs orangées... comme eux.

- Intriguant. Je ne sais pas quoi en penser... je crois que tu es la première à rapporter une chose de cet ordre.

- Sans doute... je sais qu'Esath peut être une alliée plus qu'une ennemie. Je te demanderai donc à l'avenir de m'entraîner sans chercher à la provoquer. J'apprendrai à la contrôler moi-même. Je sens que je peux m'en faire une précieuse jumelle... j'ai ce sentiment au fond de moi.

- Tu veux donc suivre un entraînement plus traditionnel ? Comme si de rien n'était ? Mais c'est contre-productif. Tu es spéciale, je te l'ai dit. Ronchonna le Spectre qui eut un grognement pour toute réponse.

- Je ne suis pas si exceptionnelle et je refuse d'être traitée comme elle. Je n'ai rien contre le fait d'apprendre avec toi mais vois-moi comme n'importe laquelle de tes apprenties si tu en as déjà eu. Je te le demande.

Ren fut touché par l'étrange grandeur d'âme qui s'élevait de ce petit brin de femme. Cette jeune fille se révélait à la foi compatissante envers la créature qu'elle nommait et ferme dans ses décisions. Elle était loin d'être l'enfant produit du confort de leur société technologique mais était devenue une véritable adulte affirmée. Le faucon appréciait particulièrement le regard de braise qui animait la requête de sa jeune protégée. Pour la seconde fois, il se fendit d'un sourire et pris d'une certaine affection pour celle qu'il avait œuvré à protéger, il lui saisit le bout du menton avec amusement.

- Je ne te ferai pas de cadeau, alors. Avait-il répondu avant de se rendre compte de son geste.

Gêné, il fut cependant suffisamment concentrée pour ne pas retirer sa main immédiatement et le fit doucement pour simuler un contrôle parfait sur la situation. Amélia avait l'air, subitement, dépassé par ce geste d'affection. Il s'en rendait seulement compte mais personne n'avait dû lui témoigner de son intérêt pour elle de façon physique depuis la destruction de Shion mis à part ses trois camarades. Pourquoi s'était-il permis de la toucher ainsi ? Il l'ignorait lui-même. Il toussota pour briser la glace et reprendre l'ascendant, cachant son mal-être sous son masque habituel.

- Dès que ce thé est terminé, on y retourne. Je vais te faire suivre le programme classique de formation que nous mettons en place chez les Spectres. Il diffère assez peu de celui des Fantômes mis à part l'intensité, à mon sens.

Il se releva et parti se placer sur un colonne au milieu du terrain d'entraînement sans oser ce retourner. Pourquoi avait-il été incapable de ré-freiner son envie d'avoir un contact physique avec Amélia ? 

Hellions : partie 2Où les histoires vivent. Découvrez maintenant