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Dans un recoin fortifié de Noth à l'abri des regards indiscrets des cris de douleurs, des hurlements de supplications et des complaintes désespérées recouvraient le silence abyssal d'un lieu marqué par la désolation. Au nord-est de la cité, un véritable camp de base avait été aménagé sans que personne ne l'eut pourtant remarqué. On avait dressé des murs de protection avec les plus gros débris de pierre, on avait édifié des tours de guet et l'on avait apporté un matériel d'une précision chirurgicale. Les lieux possédaient des batteries d'artillerie portables capable de vous couper un homme en deux d'une seule salve. Des robots-serviteurs avaient besogné les lieux pour y établir un relatif confort de vie le temps des opérations.
De larges tentes côtoyaient des caisses de matériaux de première nécessité. Des drones patrouillaient aux alentours et l'on avait même fait déployer quelques droïdes assassins pour tenir d'éventuels skryns. La pierre blanche utilisée donnait à l'endroit une teinte quasi-christique et d'aucun aurait pu voir dans une annexe un peu lointaine des lieux une étrange chapelle où s'exerçait la seule religion de l'Humanité : le dogme de l'Empereur. D'aucun aurait pu croire qu'une telle entreprise aurait été longue à mettre en place au cœur d'une cité assiégée mais les moyens mis en œuvre et le nombre aberrant d'humanoïde synthétique auraient sans doute permis de créer l'endroit en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
Ce quasi-havre de paix protégé et camouflé n'avait de terrifiants que le sang maculant désormais son sol. Dans des cris atroces, les fusils pleuraient leurs décharges de balles et l'on aboyait des ordres en tous sens. Au sol, déjà, des cadavres en tous genre affluaient. Certains, proprement tués, se déversaient de leur liquide vital par tous les pores mais demeuraient digne. C'était notamment le cas des hommes et des femmes non-armés ainsi que des rares scientifiques présents. D'autres en revanche étaient atrocement mutilés, ici on devinait un coup de lame qui avait arraché un bras, là on imaginait sans mal un poison acide quelconque ayant rongé les chairs. Ceux-ci ne présentaient aucune marque de bienveillance. On avait cherché à les détruire autant qu'à les tuer.
Cachée entre des caisses au sommet d'un mirador, une gardienne en boule avait attrapé sa tête entre ses mains et priait le Saint Empereur de la délivrer des souffrances qui l'attendait. Elle voulait qu'on la protège, qu'on la sauve. Vêtue d'une armure haute technologie, entraînée à servir sans poser de questions, habituée à tuer sur ordre ... elle n'était plus qu'une enfant apeurée. Toute membre des commandos était-elle, ce qu'elle avait vécu jusqu'ici surpassait toute peur et toute volonté. Un hurlement, davantage semblable au gargouillement que produirait une gorge broyée, vint la faire sursautée et elle se couvrit la bouche pour ne pas crier à son tour. Au dehors, on tirait et on appelait à l'aide. D'un regard vide, elle jeta un œil au sniper qu'elle avait laissé trainé à terre lorsqu'elle avait quitté son poste.
Il est des vices propres aux hommes et d'autres propres aux skryns. Il était perturbant de voir l'un perpétré par l'autre. Elle aurait dû se lever pour prendre son arme et tirer mais rien n'aurait pu la forcer à le faire. Plus les secondes passaient et moins elle entendait les plaintes au dehors. Elle se sentit soupirer. Était-ce le soulagement de savoir que ses camarades ne souffraient plus ? Ou la lente résignation d'une potentielle agonie ? Peut-être même était-ce un fugace espoir de s'en sortir vivante en fin de compte. Enfin, le silence plana. On entendait plus les cris, ni les tirs. L'atmosphère s'était adoucie. Elle eut un moment d'espérance, un moment de prière.
Puis les deux énormes caisses derrière lesquelles elle s'abritait furent propulsés en arrière avec une étrange violence. Elle laissa échappe un cri de stupéfaction, voilà longtemps qu'elle n'avait pleurée comme une gamine. Ses yeux s'arrêtèrent sur la forme qui s'était dessinée et furent subjugués. Une vision de perfection venait tout simplement de lui apparaître, une femme d'une beauté à tout rompre. Elle avait l'apparence et la taille d'une adolescente, les proportions généreuses d'une nymphe, le visage angélique d'une sainte et l'élégance d'une diva. Était-ce ce long manteau dévoilant les bandes de tissus couvrant sa poitrine ? Ce pantalon de cuir noir qui paraissait inconfortable mais qui épousait sa chair avec malice ? Ou cet air taquin qu'elle avait sur le visage qui donnèrent à la gardienne l'inextricable envie de tout lui céder ?
Ses longs cheveux noirs et lisses agrémentés de mèches violettes lui donnait un côté ténébreux mais la blancheur de sa peau lui conférait un aspect angélique. Qui était-elle ? Pas une goutte de sang n'ornait les deux longues lames qui trônaient dans son dos. Le bout de ses doigts était couvert d'étranges petites griffes, un artifice ? Impossible à dire. Quand la belle lui fit un petit signe la main, elle se leva en oubliant toute peur. Son corps se déplaça de lui-même et elle ne sut décrocher son regard du sien. Que lui arrivait-il donc ? La gardienne se surprit à détailler ses courbes généreuses bien au-delà du raisonnable dans une pareille. Pourquoi ressentait-elle le besoin de la regarder ? De l'imaginer ? Cette femme avait un effet hypnotiques, quasi-délirant. Son charme féminin exacerbé agissait avec une pression constante sans qu'elle n'y puisse rien. Par instant, même, ses pensées les plus fugaces se plaisaient à imaginer cette créature de désir totalement nue.
Aussi ne réagit-elle pas lorsque la mielleuse inconnue vint poser une main sur sa joue
- Tu ne dois pas avoir peur, murmura-t-elle avec douceur, tu ne crains rien.
Elle n'eut qu'un éclair de pensée quand se produisit la chose la plus improbable qui soit. L'inconnue s'approcha au plus près et, tournant doucement la tête, l'embrassa avec une passion dévorante. La gardienne sentit une larme rouler sur sa joue quand sa dernière pensée traversa son esprit encore éveillée car il n'y eut plus rien ensuite. Le puissant baiser langoureux dura, dura, et dura. La féroce guerrière fut alors dévoré tandis que des stries couleurs violettes lézardaient le long de ses veines et de ses artères. Sa peau noircit à vue d'oeil et son essence même se dissipa à mesure que les lèvres assoiffées de la démone venait à prendre ce qui lui revenait.
Quand le baiser se rompit, il ne fallut qu'un petit geste de la main pour que la fière gardienne tombe à terre avec lourdeur. Son corps, désormais rongé par un poison des plus corrosifs, amorçait une décomposition des plus abjectes. L'intéressée lécha ses lèvres avec délectation et le visage angélique se mua en celui d'une assoiffée que l'on aurait relâché dans un monde d'abondance. Elle eut un ricanement sordide et s'adressa au cadavre avec un rictus.
- J'aurai dû te dire mon nom... dit-elle avec une voix infantile, je suis Vyh. Ravie de t'avoir connue.
La Spectre pivota et retourna à l'entrée du mirador pour contempler le carnage qui s'étendait en contrebas. Elle sauta et avança au milieu des cadavres. Elle marcha droit devant elle, à l'intérieur du campement. Elle allait le rejoindre, fière d'avoir achevée sa besogne car il n'y avait qu'à lui qu'elle répondait. Elle était la seule à qui il confiait des tâches sans jamais douter, sans jamais suspecter, sans jamais imaginer qu'elle puisse l'abandonner. Elle était la meilleure, sans doute, de tous ses Spectres... et la pire à la fois.
Il était là-bas, assis sobrement sur des boîtes de ravitaillement, les mains jointes dans le vide. La tête basse, il faisait face à un mur sur lequel trônait l'homme pour qui ils étaient venus. Qu'avait-il bien pu lui faire ? Le malheureux n'avait plus bras ni jambes, sectionnés ou arrachés ? Difficile à dire. Il était cloué sur le mur avec des os. Ceux de ses camarades massacrés sans doute sous ses yeux.
Son sang maculait la façade mais ne coulait plus, les plaies avaient été proprement cautérisées pour empêcher que l'hémorragie ne le tue avant que l'interrogatoire ne soit terminé. Elle eut un frisson proprement macabre. Il avait le chic pour trouver ce qui l'excitait. Voir cet impudent dans un état aussi pitoyable la faisait se sentir toute chose. Il n'y avait que lui pour la faire minauder à ce point. Elle accéléra le pas et sautilla presque pour l'atteindre. Quand elle fut à proximité de lui, elle passa dans son dos et enserra ses bras autour de son cou. Sa langue vint fureter vers le lob de son oreille tandis que l'odeur cendrée de ses cheveux blancs lui faisait tourner la tête. Vyh roucoula et ronronna presque quand elle fut enfin auprès de son Corbeau.
- C'est fait, lui murmura-t-elle avec un désir palpable, ils sont tous... morts.
- Bien. Alors... c'est le moment de choisir, petit. Se contenta de répondre l'abominable individu.
Ses yeux améthystes quittèrent le sol pour observer sa proie clouée sur ce mur dégoulinant d'hémoglobine. Le jeune homme maltraité cracha un filet de sang à terre et fut envahi d'une terreur sourde quand il vit un sourire en coin poindre sur le visage du Corbeau.
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Hellions : partie 2
Science FictionDisclaimer : ceci est la seconde partie de Hellions ! Si vous n'avez pas lu la première, rendez-vous ici : https://w.tt/37JvCUS Un monde hostile. Un quotidien brisé. Une jeune fille blessée. Une tragédie. Amélia et ses pairs ont traversé l'horreur d...
