Cinq jours plus tard :
Je suis enfin sortit de l'hôpital. Enfin. Ils m'ont forcé à voir un psy, à reprendre du poids et à manger correctement pendant une semaine entière. L'enfer. J'avais l'impression d'être redevenue une petite fille maternée par tout le monde, surprotégée et couvée comme un putain de fœtus. Heureusement que j'ai vingt-trois ans sérieux !
Le pansement sur mon bras est encore là, et je ne suis même pas capable de me souvenir du nombre de points de sutures que j'ai reçu pour refermer la plaie. La cicatrice part de l'intérieur de mon coude et descend jusqu'à mon poignet. Elle est de travers, énorme et dégueulasse. Et je vais devoir vivre avec jusqu'à la fin de ma vie. Et la seule personne que je peux blâmer pour ça, c'est moi. Ce qui est d'autant plus agaçant, je dois l'avouer.
Les médecins ont dit qu'elle n'était pas profonde, mais qu'elle a failli toucher un nerf dans mon poignet. Ils ont dit que j'aurais pu perdre l'usage de certains de mes doigts, mais franchement ça m'importe peu. Elle ne me sert à rien cette main gauche de toute façon. Tant que j'ai encore l'usage de mon majeur c'est le principal. C'est le doigt que j'utilise le plus pour communiquer avec Emily en ce moment. Et en parlant d'elle... on est assise à table dans un restaurant depuis au moins vingt minutes, et elle ne cesse de me filer des coups de pieds pour me pousser à parler à mon père. Tout ça parce qu'elle a peur de lui.
Elle me lance un regard insistant en jouant des sourcils pour que je me lance. Je pose alors les yeux sur mon père qui est entrain de dévorer son énorme steak comme-ci c'était la dernière fois qu'il mangeait. C'est encore plus angoissant de le voir découper le morceau de viande pour le fourrer dans sa bouche et le faire disparaître en quelques secondes seulement. Emily me file un coup de coude et je comprends qu'il faut que je parle maintenant avant qu'elle ne finisse par me renvoyer à l'hôpital.
- Papa...
Il lève les yeux vers moi, sa fourchette dans la bouche, et je perds soudainement l'usage de la parole.
- Quoi ? T'as un truc à me dire ?
Je jette un œil à Emily qui me refile un coup de coude, m'obligeant à ouvrir la bouche.
- Ouais, en fait... Emily m'a demandé de l'accompagner à New-York.
Mon père pose doucement sa fourchette sur le bord de son assiette en posant les yeux sur la brunette à côté de moi.
- À New-York ?
Elle me lance un regard nerveux, avant d'acquiescer doucement.
- Oui, heu... je devais y aller avec mon petit-copain mais il... il s'est tordu la cheville et il n'a pas le droit de poser le pied au sol pendant trois semaines, donc...
Elle ne termine même pas sa phrase et me jette un œil comme pour avoir mon aide.
- Donc tu t'ai dit que tu allais emmener ma fille à sa place ?
Elle acquiesce en silence, la mine pâle. Elle et moi on sait que mon père n'a pas du tout envie que je retourne là-bas. Il a été très clair sur le sujet. Il n'a pas envie que je revoie Tom. Ce qui est d'autant plus blessant pour moi. Ça n'arrange rien à la situation, qu'on se le dise clairement. J'aime encore Tom aussi fort que le premier jour. Et le fait que mes parents refusent cet amour, ça me fait mal. Ça ne m'aide pas. J'ai tellement l'impression qu'ils le tiennent pour responsable de ce qui s'est passé, alors que ce n'est pas le cas. Je suis la seule responsable, et le fait qu'ils s'en prennent à lui pour excuser ce que j'ai fait, ça me fait énormément culpabiliser.
- Et New-York c'est aux États-Unis si je ne me trompe pas ?
Il ne quitte pas Emily des yeux et je suis sûr qu'elle est sur le point de faire un malaise. Elle acquiesce à nouveau, et les yeux bleus et froids de mon père me tombent enfin dessus.
- Mais Tom est aux États-Unis, non ?
Qu'est-ce que je vous avais dit ?
- Oui, mais j'ai pas l'intention de le revoir.
J'échange un regard avec Emily, avant de baisser les yeux vers mon assiette toujours aussi pleine depuis trente minutes déjà.
- Et puis même si je le voulais... lui il n'a pas envie de me revoir de toute façon.
- Hum...
Mon père acquiesce en se remettant à manger comme-ci de rien n'était.
- Il doit certainement savoir qu'il va finir comme Benjamin s'il te revoit.
Il avale une gorgée de son verre de vin, tandis que je sens déjà le regard insistant d'Emily posé sur moi. Elle n'est au courant de rien pour Benjamin, et je n'ai pas envie qu'elle le soit. En revanche, ça confirme bien que mon père sait quelque chose que je ne sais pas et qu'il n'a définitivement pas envie que je sache.
- Qu'est-ce qui est arrivé à Benjamin ?
Mon père pose immédiatement les yeux sur Emily, et je sens mon cœur s'emballer aussi vite qu'un départ d'Usain Bolt aux J.O.
- Il a disparu. Et il y a de grandes chances qu'il soit mort à l'heure qu'il est.
Il repose les yeux sur moi avec un air intimidant sur le visage.
- Et si ton Superman te revoit c'est ce qui va lui arriver aussi.
Je baisse les yeux vers mon assiette en sentant le regard d'Emily qui ne me lâche plus. Je sais que je vais lui devoir des explications, et ça m'emmerde vraiment beaucoup pour tout vous dire.
- C'est pas Superman, papa, et puis il n'y est pour rien dans tout ça.
- J'en ai rien à foutre que ce ne soit pas Superman, Elena !
Je relève immédiatement la tête pour croiser son regard devenu noir.
- Dans tous les cas ce type n'est absolument pas un héros, OK ? Tout ça c'est des conneries. Là on n'est pas dans un film, Elena, là c'est la vraie vie, et dans la vrai vie Tom n'est pas un héros. Parce qu'il a bien failli te tuer je te rappel. Alors il est hors de question que tu foutes un seul pied aux États-Unis, fin de la discussion.
Il jette un regard noir à Emily, avant de baisser les yeux vers son assiette, comme-ci il avait le dernier mot. Comme-ci j'allais une fois de plus me laisser engueuler comme une gamine de quinze ans qui aurait fait une putain de fugue. Ça y ressemble un peu après tout. Moi aussi j'ai voulu fuir. Fuir ma vie tout entière. Fuir la douleur que je ressens encore au fond de moi. Mais en aucun cas c'est de la faute de Tom. Il n'a jamais voulu ça. Enfin... je l'espère du moins.
- Parce que tu crois que c'est à toi de décider ?
Mon père relève immédiatement la tête et je prends sur moi pour ne pas me laisser impressionner par son regard intransigeant. Ce regard déçu qu'il a depuis quelques temps avec moi.
- C'est ma vie, papa, ce n'est pas à toi de décider de ce que j'en fais.
Il me scrute quelques secondes en silence, et ce n'est que le calme avant la tempête. Le silence n'est jamais bon avec lui, comme il ne l'est pas avec moi non-plus.
- Tu veux vraiment partir là-dessus ? Vraiment ?
Ma gorge se noue, et j'ai du mal à avaler ma salive. Je me prépare psychologiquement à me prendre son assiette en travers de la gueule.
- C'est ta vie, t'as raison, mais c'est ta mère et moi qui te l'avons donnée. Et quand je vois ce que t'en fais je ne comprends pas ce qu'on a raté avec toi.
Mon cœur est frappé d'un coup brutal qui l'enfonce un peu plus dans ma cage thoracique, comme pour ne lui laisser aucune chance de s'échapper. Aucune chance de fuir comme j'ai essayé de le faire en m'ouvrant le bras.
- T'avais aucun droit de faire ce que t'as fait, Elena. Que tu sois majeur ou non, que ce soit ta vie ou non, t'avais pas le droit de faire le choix d'y mettre fin toute seule. T'avais pas le droit parce que cette vie tu ne la vis pas toute seule, idiote !
Je sursaute comme une pauvre sauterelle apeurée, et je sens déjà les larmes me brûler les yeux. Idiote c'est un mot fort. Ça remet en question tout ce qui me constitut. Comme-ci aucun choix que j'ai fait dans ma vie n'avait été suffisamment intelligent pour lui.
- Est-ce que t'as pensé à nous quand t'as fait ça ? T'as pensé à ta mère et moi quand tu t'ais ouvert le bras ? Non, absolument pas ! Pas une seule putain de seconde t'as pensé à nous en faisant ça, parce que si c'était le cas tu n'aurais jamais eu l'intelligence de le faire ! Non, la seule personne à qui tu as pensé en faisant ça c'est à lui. Et ne t'avise pas de me dire le contraire, parce que je sais très bien que c'est la vérité.
Il pose sa fourchette et lève un doigt menaçant vers moi. Ce geste me faisait toujours peur lorsque j'étais petite, parce qu'il me désignait personnellement pour seule responsable de ce qui s'apprêtait à m'arriver.
- Alors écoute moi bien maintenant, parce que je vais pas le répéter. Ce qui s'est passé c'est entièrement de sa faute. Tu as fait ça pour lui, à cause de lui. J'ai failli perdre ma fille, mon seul et unique enfant parce qu'il a été trop con pour ne pas t'aimer comme il faut, et ça je ne lui pardonnerais jamais, tu m'entends ? Alors il est hors de question qu'il est le putain de privilège de te revoir un jour, est-ce que c'est clair ?
Je déglutis amèrement. Tout ce qu'il vient de dire, je le savais déjà. Je savais déjà qu'il pensait ça, que ma mère le pense aussi.
- Ce n'est pas de sa faute. C'est moi qui tenais ce morceau de verre, pas lui. Et je n'ai pas fait ça pour lui, j'ai fait ça pour moi. Pour arrêter la douleur. C'était pleinement égoïste, je le reconnais, mais c'est la vérité. J'ai fait ça uniquement pour moi, papa. Alors... que tu sois d'accord ou non, j'en ai strictement rien à foutre, tu vois ? Parce que si je veux le revoir, je le reverrais. Et si je veux mettre fin à ma vie une seconde fois, je le ferais, avec ou sans lui. Alors arrête... s'il te plaît, arrête de le tenir pour responsable de ce que j'ai fait, parce que ce n'est pas le cas. C'était moi, et seulement moi qui avait cette décision entre les mains, et ce sera toujours le cas. Que tu sois mon père ne change rien au fait que c'est ma vie, pas la tienne. Que je décide de l'arrêter, alors c'est mon choix, pas le tien. Et les raisons pour lesquelles je le fais ça ne regarde que moi.
Ses sourcils se haussent comme-ci je venais le gifler au milieu de ce restaurant bondé de monde.
- C'est ce que tu crois ? Tu crois que les raisons ne regardent que toi ? Mais tu ne crois pas qu'on aurait le droit de savoir pourquoi on a perdu notre fille ? Pourquoi on a perdu la seule partie de nous qu'on avait pleinement choisi ? La seule personne sur cette terre pour laquelle on pourrait mourir sans hésiter ? Moi je donnerais ma vie pour toi, Elena, et toi tu a choisis de perdre la tienne pour lui ? Pour un homme qui n'est même pas digne de toi ?
OK... là ça fait mal.
- Alors ouais, c'est ta vie, c'est ton choix, admettons que tu ais raison. Et bah laisse-moi te dire que c'est un mauvais choix. Et c'est un mauvais choix sans retour, Elena. Alors que tu trompes en passant le Bac, ou en tombant amoureuse d'un dealer, passe encore, mais que tu te trompes en essayant d'arrêter de respirer, là ça ne passe pas, tu vois. Parce que ce n'est pas seulement ta vie que tu aurais tuée mais la mienne aussi. Et celle de ta mère. Et je ne te parle même pas d'Emily, et de ta grand-mère, tes tantes, tes oncles, tes cousins et j'en passe. Tu crois que t'es toute seule ? Tu crois que t'es la seule à souffrir ? Mais bien sûr que non, Elena. On passe tous par des périodes de notre vie ou on a envie de crever, mais c'est pas la bonne solution, tu comprends ? Parce que... comment tu veux t'en sortir, si tu n'es plus là pour t'en sortir ? Tu comprends où je veux en venir, là ? Si tu meurs, alors t'as aucune chance de savoir à quel point ce que tu traverses t'aurais rendu plus forte. Alors ouais, c'est super courageux de se suicider, mais c'est mille fois plus courageux de continuer de vivre putain ! Il faut tellement plus de couilles pour continuer de vivre en retenant constamment son souffle, plutôt qu'en arrêtant de respirer pour de bon. Et ça, Elena... ça tu ne l'as pas compris. Parce que t'es adepte des mauvais choix. Parce que tout ce que tu sais faire, c'est prendre la mauvaise décision jusqu'à ce qu'elle te tue. Mais quand est-ce que tu vas comprendre qu'il faut regarder autour de toi, et non pas seulement droit devant toi ? OK, Tom n'était plus là, mais nous on était là. Nous on était là, tout autour de toi. Et si tu avais su regarder sur les côtés pour une fois putain... si pour une fois dans ta vie tu avais enfin accordé de l'importance aux gens qui t'ont aidé à te construire dans la vie et non pas aux gens avec qui tu penses pouvoir construire quelque chose, là t'aurais pu être sauvée. Parce que ce n'est pas Tom qui va te sauver, Elena. Ça aussi c'est ta décision, et t'as pas fait le choix d'être sauvée. T'as fait le choix de crever toute seule dans une salle de bain froide sans personne pour te tenir la main. Alors que pourtant on est là putain, on est là tu comprends ?
Une larme s'échappe de l'œil droit de mon père et roule sur sa joue, emportant mon cœur avec elle. Je comprends enfin où il veut en venir.
- Et si tu étais morte... si tu étais morte comment tu aurais pu savoir ça, hein ? J'aurais été forcé de dire ça devant ton cercueil, à ton enterrement. Comme-ci ça aurait pu te permettre de revenir parmi nous. Auprès des gens qui t'aiment réellement et qui t'aimerons toute ta vie.
Il efface la seule et unique larme qu'il a laissé lui échapper, et pose les yeux sur son assiette, comme-ci me regarder dans les yeux devenait trop dur pour lui. Mais pour moi aussi c'est dur de soutenir son regard. Parce que je sais qu'il a raison sur toute la ligne. Et c'est là que je me rends compte que si j'étais morte... si j'avais réussi, je n'aurais jamais eu la chance de tirer quelque chose de la douleur que je ressens. Je l'aurais juste laissée m'emporter, au lieu d'apprendre à l'accepter, à travailler dessus pour en créer quelque chose de tellement mieux. Faire de cette douleur quelque chose de bien.
- Si tu veux le revoir... c'est ton choix. Mais dit lui bien que ce qui t'ai arrivé ne serait jamais arrivé s'il avait su te tenir la main correctement. Et dit lui aussi... que s'il veut à nouveau te tenir la main... il a plutôt intérêt à ne plus la lâcher où il finira comme Benjamin. Et ne t'en fais pas pour lui, il sait déjà très bien ce qui lui ai arrivé.
Waouh attendez... je suis pas sûr d'avoir tout compris là.
Mon père lève les yeux vers Emily et son regard est nettement moins menaçant, mais toujours aussi triste.
- Si tu l'emmène là-bas avec toi... je veux que tu fasses que les bons choix, est-ce que c'est compris ? Ne fais rien qui pourrait la tuer encore une fois.
Il me jette un bref regard, avant d'avaler la fin de son verre d'une traite pour se lever de table.
- Il faut que je retourne bosser. Je vais payer l'addition, ne vous inquiétez pas.
Ses yeux gris se posent sur moi tandis qu'il ajuste son cardigan sur ses épaules.
- Fais attention à toi ma fille.
Il se penche vers moi et dépose un doux baiser sur mon cuir chevelu, avant de lancer un hochement de tête à Emily en guise d'aurevoir. Il n'a même pas fait vingt mètres que cette dernière m'attrape brusquement le bras en laissant ressortir toute l'angoisse qui l'a envahi face à mon père.
- Tu me dois des explications là je crois. Et je parle de Benjamin, au cas où t'aurais pas compris.
Ses yeux bleus me scrutent avec une impatience qui va me foutre dans la merde. Alors non seulement mon père vient de se prendre pour un putain de philosophe qui surpasse de loin Platon, Aristote et mon très cher Nietzsche, mais en plus de ça il faut que je raconte à Emily que Benjamin a disparu, que je pensais que c'était à cause de mon père mais qu'en réalité il se pourrait bien que ce soit la faute de Tom ? À part ça je n'ai pas le droit de me suicider une seconde fois ? Sérieusement ?
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Unexpected [FR/EN]
Fanfiction"- Elena !" C'est mon nom. Mais prononcé avec son accent ça me retourne l'estomac, à chaque fois. J'étais pas prête. Rien dans ma vie ne me prédestinait à rencontrer quelqu'un comme lui. Quelqu'un comme lui ? Il n'a rien d'anormal pourtant, ce n'es...
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