P1/2 : Une semaine de vacances à Cannes va bouleverser le quotidien de Juliette, jeune étudiante en arts de 23 ans.
Marquée par les coups de ses parents durant sa jeunesse, elle a toujours souhaité être sauvée par une main tendue. Mais jamais elle n...
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J'avais dix ans quand les coups ont commencé. J'étais encore une enfant qui croyait en ses parents et qui était à la recherche d'un foyer aimant et protecteur.
La vie m'avait attitré ces deux géniteurs et innocemment, j'ai cru qu'ils étaient là pour mon bien, qu'ils me chériraient et aimeraient jusqu'à la fin. Qui aurait pu imaginer deux parents détruire à tel point leurs filles ? Qui pouvait croire qu' une fois la porte fermée, ma sœur et moi subissions la colère, l'envie, la frustration et la haine de notre père ? La méchanceté et la perversité de notre mère ?
D'apparences normales, ils ne laissaient entrevoir aucun vice à l'extérieur et leurs menaces nous dissuadaient de parler.
Avec douze ans de plus, après avoir encaissé les coups et accepté la centaine de cicatrices sur ma peau, j'ai compris que le chantage qu'ils nous contraignaient à subir était jouissif à leurs yeux. Ils avaient alors cette satiété de plein pouvoirs. Ils se sentaient invincibles jusqu'au jour où ...
Jusqu'au jour où la jeune fille de quinze ans que j'étais a craqué. Si mes cicatrices sont plus profondes à mes avants-bras, c'est que j'étais déterminée à me vider de mon sang pour que ce cauchemar cesse. Et pourtant, je voulais vivre les rêves que j'avais en tête. Mais ce que j'endurais quotidiennement, et ce depuis cinq ans, m'oppressait, me terrorisait et dépassait tout rêve possible.
J'en ai longuement voulu aux gendarmes qui m'ont sauvé la vie en intervenant aussi rapidement. Leur présence dans le domicile familial n'avait pas de rapport avec mon acte : quelques jours auparavant, les services sociaux avaient reçu une alerte de maltraitance sur ma famille et pour vérifier qu'il ne s'agissait que d'une fausse alerte, les forces de l'ordre ont décidé de venir à l'improviste. Quelle fut leur surprise lorsqu'ils ont cherché à me voir et que ma mère a ouvert la porte de ma chambre où je me trouvais, agonisant dans mon sang, pleurant de voir que mon acte échouait. Ils m'ont prodigué les premiers soins sous le jeu d'acteurs de mes parents qui feignaient des larmes de tristesse à m'en donner la nausée.
Sept ans après cette tentative de suicide, je peux remercier ces trois gendarmes d'être arrivés au bon moment. Sans eux, je n'aurais pas eu ce plaisir d'apprendre à vivre à nouveau, de rire et pleurer de joie, de me sentir écoutée et aimée au sein de ma famille d'accueil. Sans eux, je n'aurai pas témoigné contre mes parents et sans ça, ils ne seraient pas en prison à l'heure actuelle.
Je pensais que les années effaceraient les mains de mon père sur ma peau ou les traces de cigarettes de ma mère qu'elle éteignait sur mes épaules. J'étais persuadée d'oublier le souffle chaud et puant l'alcool de mon père quand il s'introduisait dans mon lit, ou l'étincelle de joie dans le regard de ma mère qui filmait les scènes.
Je croyais que j'affronterais les étapes de reconstruction près de ma sœur mais j'ai rapidement compris que plus jamais nous ne serions à nouveau proches, comme avant que cet enfer voit le jour.
Dois-je la blâmer de s'être enfuie hors du pays une fois le procès terminé ? Dois-je lui en vouloir de ne répondre à aucun appel ou message ? Dois-je la haïr d'être partie de la maison à ses dix-huit ans, me laissant seule supporter nos parents pendant un an ? J'aimerai en être capable mais je ne peux pas le faire : elle reste ma sœur. Elle a aussi subi la folie de nos parents et plus durement que moi. Et quand je la vois, quand je la regarde, moi je ne vois pas le portrait craché de ma mère.
Il est aussi vrai que, contrairement à elle, j'étais mineure au moment du procès et ne pouvais donc pas vivre seule une fois la sentence tombée. On m'a alors attitré une famille d'accueil qui, encore à ce jour, est le meilleur endroit où j'ai pu me reconstruire et réapprendre à apprécier les intéractions humaines, qu'elles soient physiques ou mentales.
Leur amour, leur patience, leur support, leur soutien m'ont plus apporté en trois ans de cohabitation qu'en quinze ans avec mes parents. Disons que leur quotidien basé de pintes de bières, de chômage ou de pornographie n'apportait pas grand positif.
Mon corps est mon combat.
Je l'ai longtemps haï. J'ai rêvé de le changer, de cacher ces plaies, ces cicatrices. Je voulais m'arracher la peau du visage pour ne plus ressembler à ma mère. Aujourd'hui je ne le cache plus. Aujourd'hui, j'ai compris que ces marques font partie de moi malgré tout. Elles retracent une horrible partie de ma vie, il est vrai, mais sans elles, mes parents auraient eu une peine de prison moins élevée. Alors elles permettent de les tenir éloignés de moi encore un peu.
Si les regards sont jugeurs, si les mentalités n'évoluent pas et si les remarques fusent quand on me regarde, j'ignore.
Je laisse passer ces critiques car aucune ne peut définir qui je suis. Je suis plus que des brûlures de cigarettes sur les épaules, plus que des marques de scarifications, plus que des lésions liées aux coups de ceinture, plus que des cicatrices laissées par des os brisés, plus que des morsures, plus que des coupures par couteaux de cuisine.
Je suis plus que la fille de Stéphane et Camille Marchand, celle qui a tenté de se tuer, celle qui se faisait frapper par ses parents, violer par son père. Celle qui a été forcée de manger son chien, celle qui a été enfermée nue dans une cage en plein hiver.
Je suis Juliette, propriétaire de traumatismes, étudiante en arts, qui a vu deux fois son chanteur préféré en concert, qui rêve de faire un tour en montgolfière, qui collectionne les flashs des tatouages de ses amis, qui ne sait pas tenir plus de dix secondes en apnée et qui lit dès qu'elle trouve cinq minutes.
Mais sans le savoir, je vais bientôt être la personne que j'aurai voulu avoir des années avant. Celle qui me tendrait la main, me rassurerait et m'aiderait à m'en sortir. Celle qui, dès la première rencontre, allait tout changer.
Je n'ai peut-être pas trouvé la mienne à l'époque, mais le fait de l'être pour cette personne, me comble de bonheur et me donne un goût de satisfaction.