Chapitre 12

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JUILLET 2022

AUJOURD'HUI


Les festivals s'enchainent, les derniers concerts de l'été également et mon anniversaire a eu lieu hier. Ma mère est présente aujourd'hui et m'a demandé de l'accompagner dans un restaurant pour manger tous les deux. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée : nos liens se sont énormément affaiblis depuis un certain moment mais elle a insisté parce qu'il s'agissait non seulement de mon anniversaire hier, et qu'elle n'a pas été présente, mais également de la date du décès de mon père. Il y a neuf ans, un cancer des poumons l'a emporté. J'en garde de très bons souvenirs, de mon père, pas du cancer. J'ignore s'il était un bon mari, mais il était un excellent père. Le meilleur de tous.

Ma mère a eu d'autres compagnons depuis ce jour, mais aucun d'entre eux ne remplacera mon paternel, aucun d'entre eux ne sera à sa hauteur, et encore moins Evan, que ma mère fréquente depuis quelques années à présent. Je ne sais où cette relation mènera, mais je crois que je m'en fiche à présent.

Assis sur une chaise autour d'une table ronde, je fais face à ma mère qui porte son collier de perles blanches. Si mes souvenirs sont bons, c'est un des premiers cadeaux que lui a offert mon agent, lors de leurs premiers rendez-vous.

- Tu aimes bien l'endroit ? me demande-t-elle en prenant le menu entre ses mains.

Ça fait des années qu'elle ne porte plus son alliance. D'après mes souvenirs, elle la retiré quelques jours après avoir enterré mon père. Elle disait qu'en la gardant, elle serait vouée à être vue comme une veuve, et non plus comme une femme. A-t-elle eu tort de penser ainsi ? Encore aujourd'hui je l'ignore.

Les prix exorbitants du menu ne me choquent pas : quand ma mère m'a prévenu qu'elle voulait manger ici, j'ai su que ce serait couteux. Et même s'il s'agit d'un repas d'anniversaire, du miens en l'occurrence, je serai celui qui paiera. De nous deux, je suis celui qui touche le plus d'argent. Alors finalement, selon elle, ce n'est qu'un tout petit trou dans mon portefeuille.

- C'est plutôt classe ouais. Comment tu connais ?

- J'y suis déjà venue avec mon patron et des collègues. Et Evan nous avait réservé une table aussi, il y a quelques semaines.

L'évocation des dates qu'elle fait avec Evan me tire une grimace qu'elle remarque mais qu'elle ne relève pas.
Pour l'anecdote, je suis déjà sorti avec Sasha et Kenza un soir, dans ce type d'endroit. C'est avec surprise que nous sommes tombés sur eux, s'embrassant comme des jeunes de 15 ans. On m'a longtemps charrié avec ça.

- Comment vas-tu en ce moment ?

Alors que je lis le menu avec soin pour ne pas regretter mon choix, la question de ma mère me fige et je prends quelques secondes qui paraissent être une éternité pour répondre.

Comment est-ce que je vais ?

- Tranquille, comme quelqu'un qui vient d'avoir 25 ans quoi, je lâche en haussant les épaules comme si la question ne me paraissait pas aussi complexe à répondre que la question sur la vie en règle générale.

- T'es encore jeune, ça va. Tu verras plus tard, les douleurs vont commencer à arriver.

- Les douleurs ? je répète, incertain.

Elle prend son verre d'eau dans lequel elle trempe ses lèvres teintées d'un doux voile rouge. Si elle évoque des douleurs physiques, j'en ai un peu : à force de courir partout, de dormir sur une presque planche en bois plusieurs nuits d'affilée, les crampes nocturnes après un concert ... J'en ai. Moins que certains je pense, mais je ne peux pas les nier.
Les douleurs mentales ? Là aussi j'en ai, mais je n'aurai pas cette conversation avec ma mère, surtout pas aujourd'hui.

À la poursuite du bonheurOù les histoires vivent. Découvrez maintenant