39 / Échapper à la mort

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Camille s'était recroquevillée dans la partie la plus haute de l'armature. Elle avait senti Dresden Asterios approcher. Elle savait qu'il était encore là. Comme à chaque fois qu'il était proche d'elle, elle ressentait le besoin de se fondre dans ses bras. Et dans l'état de fatigue physique et nerveuse dans lequel elle était, il lui était bien difficile de résister à l'injonction de son désir.

La jeune femme resserra plus fort ses bras autour de ses jambes et posa son front sur ses genoux. Elle se força à songer à d'autres étreintes heureuses, quitte à réveiller des souvenirs douloureux. Elle invoqua sa mère et son père. Elle matérialisa presque sans effort leurs visages dans sa mémoire.

Une douce chaleur vint la réconforter en songeant à tout l'amour qu'ils avaient eu pour elle. Un amour réciproque et profond. Oui, comme elle avait aimé sa mère et son père. Comme elle les avait aimés alors qu'autour d'elle, toutes ses amis détestaient leurs parents. C'était étrange à l'époque. Aujourd'hui, elle se disait qu'inconsciemment, elle devait savoir qu'elle allait les perdre rapidement. Elle devait savoir qu'elle allait être privée de tout ce qui constituait le socle de sa vie.

Camille sentit le chagrin venir. Elle aurait pu pleurer si elle avait été seule dans sa chambre d'étudiante. Mais la situation actuelle ne l'y autorisait pas. Elle devait rester forte, cesser de penser à ses parents perdus, cesser de désirer un homme qui n'était pas pour elle, cesser de réfléchir à ce qu'elle abandonnait volontairement. Elle redressa le visage et entendit des voix sans distinguer les paroles échangées. Mais elle devinait la haine qui circulait là-haut. Une haine palpable, étouffante. Que se passait-il ?

***

Dresden patientait sans bouger à l'endroit où il sentait le plus la présence de Camille. Il souffrait et se délectait à la fois. C'était une étrange combinaison de sensations qu'il expérimentait pour la première fois. Les yeux mi-clos, il fixait le ciel voilé, et la neige qui cherchait à recouvrir le monde.

Pour sortir Camille de sa cachette et ne pas le laisser fuir une nouvelle fois, Dresden avait demandé un peu d'aide. C'était le but du coup de fil qu'il avait passé, une fois qu'il avait été convaincu de la présence de son Kachnefer sous le pont. Mais un bruit sur sa gauche lui apprit qu'il n'était pas le seul à avoir pister Camille jusqu'ici. Même s'il avait espéré avoir plus de temps, Dresden ne s'étonna pas en voyant les cinq hommes habillés en noirs qui avançaient sans discrétion vers lui. Les Dévoreurs avaient des yeux et des oreilles partout. Il était logique qu'ils apparaissent au moins bon moment. Le Znūntāk espérait que ceux qu'il avait appelé, arriveraient vite.

***

Camille tentait de ne rien imaginer à partir des bruits qui arrivaient jusqu'à elle, mais c'était très difficile. Et ce, d'autant plus qu'elle savait que tout était de sa faute. Elle n'avait pas été assez loin. Elle aurait dû tenter de poursuivre jusqu'aux portes de Paris. Mais elle était si fatiguée, si fatiguée. Tout son corps demandait du repos, et son esprit aspirait au sommeil. Elle en avait besoin pour accepter tout ce qu'elle avait appris, tout ce qu'elle avait fait.

Pourquoi ne la laissaient-ils pas tous tranquille ? Ah ! Oui, elle savait. Elle avait tué des personnes importantes. Elle avait répandu le sang, et devait, soit fuir, soit en payer le prix. Le choix était vite fait. Comme toujours, elle fuirait. C'était encore le meilleur moyen de s'en sortir.

Elle chercha un moyen de rejoindre le pont sans attirer l'attention, mais n'en trouva aucun. Ne restait que l'eau noir de la Seine. Elle pouvait tenter sa chance ? Elle savait nager. Le froid la réveillerait. Ou la tuerait. Et puis, elle avait un sac. Non étanche. Pas moyen de passer par l'eau donc.

Elle revint à sa position initiale et chercha une autre issue, qui se présenta bientôt sous la forme d'une petite péniche glissant silencieusement sur les eaux calmes de la Seine. Elle saisit sa chance au moment où elle passa sous elle. Elle se suspendit une seconde, avant de tout lâcher en espérant atterrir sans se faire mal. Heureusement, le pont n'était pas très haut, le bateau ne transportait rien de dangereux, et son capitaine ne semblait pas très attentif, puisque personne ne vint voir qui était le passager clandestin. La nuit avait été son alliée.

***

Dresden sentit le départ de Camille. Il sentit le déchirement que provoquait son éloignement. Il sentit le besoin impérieux de le suivre où qu'il aille. Mais, aux prises avec les Dévoreurs les mieux entraînés qu'il ait jamais rencontrés, il ne pouvait assouvir ce besoin. Et puis, il ne le fallait pas. En les occupant ici, les ennemis ne suivraient pas la piste de Camille. Ils allaient le perdre, alors que lui saurait où il se trouverait.

Voyant l'attention de l'un de ses adversaires se focaliser sur cette péniche qui passait silencieusement, Dresden entra dans une rage folle. Sa force décuplée par sa frustration et sa colère, il se rua sur les cinq hommes avec détermination. Aucun d'entre eux ne pouvait plus l'ignorer. Et surtout, aucun d'entre eux n'avait plus le désir de le capturer, car ça aussi il l'avait compris. Les Dévoreurs avaient besoin d'un nouveau cœur pour faire naître un nouvel oracle. Et ils avaient pensé au sien. Dresden en aurait ri. Quelle arrogance de la part d'êtres aussi insignifiants !

Deux de ses agresseurs s'effondrèrent sans vie à ses pieds, tandis que les trois derniers se coordonnaient pour l'attaquer ensemble. Dresden reconnut le blond qui avait tenté d'embarquer Camille à la sortie de sa résidence. Le campeur. Lui, il allait prendre cher.

Un combat plus intense s'engagea entre les quatre combattants. Les trois séthiens étaient animés d'une volonté sans faille, mais le vampire semblait animé d'une fureur et d'une férocité bien plus grandes que la leur. C'était un démon de la pire espèce et un combattant hors norme. Au point qu'Enzo Romainville, se retrouvant dans une posture qu'il considérait suffisamment périlleuse pour sa vie, - le vampire venait d'éliminer un autre séthien sans faire beaucoup d'efforts, et en n'ayant lui-même, subi que quelques éraflures -, décida de fuir par la Seine.

Desmoulin sut, à l'instant où il vit Romainville basculer vers le fleuve, que sa vie allait s'achever sur ce pont. Il avait vu la haine dans les yeux du vampire. Une haine qui n'avait rien d'ordinaire. Il comprenait maintenant qu'il avait face à lui bien plus que le « petit-ami » de Camille. Il sentait que le lien entre eux était bien trop fort pour être naturel, et il aurait aimé avoir le temps de communiquer cette information avant de mourir, pour tenter de racheter ses erreurs, son obstination aussi. Il s'était trompé. Oui. Il savait maintenant que Camille n'aurait jamais pu être l'une des leurs. Elle avait toujours été du mauvais côté. Toujours.


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