57 : L'amitié avant tout.

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Lucile fait face au regard insistant de son amie. Probablement qu'elle a remarqué le coin de ses yeux où les larmes se rassemblent. C'est Lucile. Elle tente d'être forte pour les autres, pour les rassurer. Elle pleure quand tout va mal, seule, pour ne peser sur personne. Parfois, il lui faudrait une petite épaule sur laquelle s'appuyer. Longtemps, ça a été Carole.

— Lulu, je suis là si tu veux parler. Tu le sais, lui glisse son amie d'une voix réconfortante.

— On peut juste trouver un endroit au calme ? J'aime pas le parking de la prison, renifle seulement Lucile.

Caro acquiesce d'un simple signe de tête avant de démarrer et quitter l'établissement. Elle roule quelques minutes dans un silence complet, sans que Lucile n'éprouve un quelconque sentiment vis-à-vis de sa conduite. Ce qui est une grande première. 

Sans mettre son clignotant, Carole trouve finalement une aire de stationnement le long d'un étang public, et s'y aventure au prix d'un dérapage dans la terre meuble. Elle se gare en travers des places réservées aux voitures, et sourit à son amie. Celle-ci le lui rend timidement, avant d'ouvrir sa portière et se glisser dehors. Le temps est nuageux, contrairement à d'habitude, personne ne se baigne dans l'eau trop fraîche. Quelques joggeurs font le tour de l'étang, les joues rouges et la respiration haletante, n'attardant pas trop longtemps leur attention sur la voiture vert pomme garée maladroitement parce que leur chronomètre continue de tourner.


Lucile s'avance sur une table de pique-nique donnant la vue sur l'étendue d'eau. Quelques canards batifolent joyeusement les uns avec les autres, alors que de petits cannetons essaient de suivre leur mère à travers les nénuphars.

Carole s'installe à côté de sa meilleure amie, mais ne se résout pas comme elle à fixer le paysage d'un air maussade.

— Lucile, je sais que cela ne va pas fort depuis quelques temps. On se voit moins, j'en suis désolée. Mais tu ne m'envoies même plus de messages, et cela m'inquiète.

— C'est Icare, répond simplement Lucile. Tu ne veux probablement pas entendre parler de lui de toute façon.

— Tu te trompes. Je suis sincèrement désolée de m'être emportée contre toi la dernière fois au restaurant. Parce que cela nous a éloignées alors que j'aurais dû être là. Que se passe-t-il avec Icare ?

Lucile tourne les yeux vers la jolie métisse à côté d'elle. Ses yeux en amande lui inspirent confiance, son visage doux a toujours eu cet effet. Les doigts de Carole viennent attraper doucement sa main, qu'elle serre ensuite affectueusement. 

Et puis... Carole lui a manqué. C'est sa plus grande amie depuis le lycée. Celle avec qui elle discutait le plus discrètement possible après le couvre-feu de l'internat du lycée pour ne pas finir collée, celle avec qui elle imaginait toujours plus de scénarios incroyables pour attirer l'attention de Paul, le garçon « trop mignon » de leur classe, et surtout, sa meilleure amie qui avait eu un jour l'idée folle de sauver les grenouilles qui finiraient disséquées en cours de chimie et les avait cachées dans une boîte dans leur chambre d'internat. Avant qu'elles ne s'échappent et que les deux lycéennes rentrent un beau soir et découvrent une vingtaine de batraciens sautant d'un lit à l'autre, ne voulant pas se laisser attraper par deux humaines excédées.

— Il a tenté de se suicider. Ça va bientôt faire quatre semaines.

— Pardon ? Icare ? Mais pourquoi tu ne m'as rien dit ?

— Tu ne l'avais jamais aimé...

— Non, je l'avais jugé trop vite. Et j'ai eu tort, avoue Carole.

Lucile se tourne vers sa meilleure amie, qui lui adresse un mince sourire de pardon. Et la brune finit par poser la tête sur l'épaule dont elle avait besoin en ce moment-là.

— Il s'est ouvert les veines dans ma baignoire, je l'ai trouvé avec Niels et il a été transféré d'urgence à l'hôpital. C'est sa troisième tentative.

— Je suis tellement désolée Lucile. Si tu savais combien je m'en veux de ne pas avoir été là pendant tout ce temps, fait la voix maintenant éraillée de Carole.

— J'avais Niels. Mais je me sentais seule parfois. J'avais peur surtout. Icare peut recommencer à chaque fois. Il garde tellement tout pour lui que parfois, ça déborde. Il a des idées noires et pense à se donner la mort.

— Je croyais qu'il allait mieux depuis qu'il vivait chez toi ?

— Je le croyais aussi. Mais il me cachait beaucoup de choses dont il avait honte. Son crime, ses années de prison, il s'est toujours détesté pour ça. Et puis... Un soir, il m'a dit que ce n'était pas tout, qu'il avait vécu bien pire que tout ça.

— Comment ça ?

— Jauris a abusé de lui en prison.

Carole ouvre de grands yeux exorbités. A-t-elle bien entendu ? Jauris ? Abuser d'Icare ? Le Jauris, l'homme qui leur sourit chaque mercredi quand elles viennent pour les ateliers littéraires ? Elle tourne la tête vers son amie, qui se relève de son épaule. Son visage est peiné, ses yeux tous humides.

— Abusé de lui ? répète Carole.

— Un soir, alors qu'on voulait faire l'amour, il m'a repoussée. C'était... Tellement violent et inhabituel de sa part que j'ai compris qu'il se passait autre chose derrière tout ça... Il m'a avoué. Jauris l'a violé en prison. JP, tout à l'heure, m'a confirmé cela. Le jour où Icare est parti de prison, il a expliqué à JP que Jauris l'avait agressé sexuellement et violé, raconte lentement Lucile, toujours secouée par la même émotion.

— Je n'arrive pas à y croire, souffle Carole, estomaquée.

— C'est la vérité, murmure son amie.

— Je sais. Tu ne me mentirais pas. Mais Jauris arrive tellement bien à cacher ça. Comment on a pu fréquenter un tel homme sans se douter de rien ? Mon dieu, je m'en veux...

Carole passe ses mains dans ses cheveux, dépassée par les évènements. Elle est allée dans une prison. Et l'homme le plus dangereux qu'elle renfermait était le dernier auquel elle aurait pensé.

— Carole, tu ne pouvais rien y faire.

— Si Lulu. J'aurais pu te soutenir, toi, quand tu étais seule face aux angoisses d'Icare. Non au lieu de ça, je n'ai fait que tout empirer. Je t'ai abandonnée quand tu avais le plus besoin de soutien, et je m'en voudrais toute ma vie pour ça.

— Tu es là maintenant, affirme Lucile avec un mince sourire compatissant.

— J'arrive trop tard. Mais je te promets, et tu as ma parole, que plus jamais je ne te laisserais tomber.

Lucile écarte ses bras pour serrer sa meilleure amie contre elle. Sa plus grande confidente depuis le lycée lui avait manqué. Son cœur palpite, sous l'émotion. Il finit enfin par croire que tout va s'arranger désormais. Comme si les éléments de cette journée, la révélation de preuves détenues par JP, sa réconciliation avec son amie, venaient lui rappeler qu'après chaque épisode de tempête, le calme est obligé de reprendre place.

— Et je veux donner une nouvelle chance à Icare. Il a toujours été un homme super avec toi, et j'avoue l'avoir jugé uniquement avec mes préjugés. Il ne méritait pas ça, au contraire. Je m'en veux, reprend Carole.

— Je suis sûre qu'il te pardonnera.

— J'espère.

Les deux amies se sourient, sans doute autant heureuses l'une que l'autre de retrouver une part de leur amitié qui les suit depuis de longues années et qui ne pouvait partir aussi simplement. Car maintenant, tout semble rentrer dans l'ordre pour Lucile, et elle y met de l'espoir pour qu'il en soit de même pour Icare.

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