OS 27

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— Tu cuisines mieux que moi, déclara Kara, les joues roses, une bouchée encore en bouche. Et je ne dis pas ça parce que je veux qu’on recommence ce dîner tous les jeudis.

— Mensonge, rétorqua Lena avec un sourire en coin, en posant son verre de vin. Tu dis ça parce que tu veux une deuxième part de dessert.

Kara haussa les épaules, faussement indignée. Le plat était vide. Le dessert aussi. Il ne restait qu’un fond de vin rouge dans leurs verres et une tension diffuse, à peine perceptible, celle qui naît des soirées qui durent trop, des silences qui deviennent trop lourds.

— Tu veux jouer à un jeu ? lança Lena, presque nonchalamment, en repliant ses jambes sur le canapé.

Kara cligna des yeux.

— Un jeu ? Quel genre de jeu ?

Lena attrapa son verre, le fit tourner un instant entre ses doigts. Elle ne la regardait pas. Pas encore.

— « Deux vérités, un mensonge. »

Kara pencha la tête, curieuse, amusée.

— C’est un truc de soirée ça. Pas un peu adolescent ?

— Justement. On n’a jamais été adolescentes ensemble. Il faut bien rattraper un peu.

Elle lui adressa un regard court, plus appuyé cette fois. Kara sentit quelque chose vriller dans son ventre.

— D’accord, céda-t-elle en se calant contre le dossier du canapé.

— Mais pas de triche. Pas de super-ouïe pour deviner mes mensonges. Et pas de vision thermique pour détecter si je mens en transpirant.

— Très bien, déclara Kara, solennelle. Je promets solennellement de ne pas utiliser mes pouvoirs pour tricher. Mais je n’ai rien promis concernant mon intelligence.

Lena rit. Un vrai rire, un peu surpris, un peu tendre.

— À toi l’honneur, Supergirl.

Kara leva les yeux au plafond, songeuse, puis :

— Je dors toujours en chaussettes.
— J’ai mangé cinq donuts hier en mission.
— Je n’ai jamais pleuré en regardant Titanic.

— Mmh… souffla Lena. Tu n’as pas pleuré devant Titanic. Kara, tu es trop douce pour que ce soit vrai. C’est le mensonge.

Kara pinça les lèvres.

— Faux. Je pleure toujours à la scène de la barque.

— Quoi ?!

— Le mensonge, c’était les chaussettes. Je dors pieds nus. Trop chaud sinon.

Lena secoua la tête, un sourire étirant ses lèvres.

— Ok. À mon tour alors.

Elle prit une gorgée de vin, croisa les jambes lentement. Et quand elle parla, quelque chose dans sa voix avait changé. Plus grave. Plus posé.

— Je t’ai déjà embrassée dans un rêve.
— Je sais quand tu me regardes sans que je te vois.
— Je n’ai jamais pensé à toi autrement qu’en amie.

Le silence s’étira.

Long.

Brûlant.

Kara cilla, chercha une échappatoire dans le plafond, dans son verre vide, dans l’air qui soudain semblait trop lourd.

— C’est pas… c’est pas juste. Tu passes à un autre niveau là, murmura-t-elle, la voix plus basse que prévu.

— Je croyais qu’on ne trichait pas, répondit Lena, sans quitter son regard.

Kara avala difficilement sa salive. Elle n’osait pas répondre. Parce que dans ce jeu-là, le danger n’était pas de perdre. C’était de gagner.

De deviner la bonne réponse.

De la dire à voix haute.

Et d’avoir raison.

Kara avait détourné les yeux. Mais pas pour longtemps. Parce que Lena attendait.

Une gorgée de vin, vide. Elle soupira. Puis elle reposa son verre avec une lenteur presque calculée.

— Tu ne joues plus ?

— J’essaie juste… de ne pas faire exploser mon cœur, marmonna Kara, la voix râpeuse.

Elle n’avait pas relevé la tête. Ses doigts s’étaient crispés sur son genou.

— Tu veux que je t’aide ? souffla Lena.

Kara releva les yeux. Ce n’était pas un défi. C’était une offrande.

Et ce fut pire encore.

— Le mensonge… commença-t-elle en inspirant profondément, c’est le troisième.

— Tu crois que je t’ai déjà embrassée dans un rêve.

— Je crois que tu me vois, même quand je détourne les yeux. Je crois que tu m’as déjà rêvé… Mais je crois pas que tu n’aies jamais pensé à moi autrement qu’en amie. Pas toi. Pas avec la façon dont tu me regardes quand tu penses que je ne regarde pas.

Lena ne répondit pas. Elle le fixait. Et son silence en disait trop.

— C’était une erreur de commencer ce jeu, murmura-t-elle.

— Alors pourquoi tu l’as fait ?

— Pour ça, répondit-elle du bout des lèvres, en effleurant à peine la main de Kara posée sur sa cuisse.

Le contact était léger, presque accidentel. Mais il brûla jusqu’à l’os.

Kara ne bougea pas.

— Tu n’as pas peur que ça ruine tout ?

— J’ai plus peur que ça reste comme ça. Que rien ne change. Et que je doive continuer à faire semblant que ce que je ressens ne compte pas.

Silence. Kara ferma les yeux une seconde.

— J’ai toujours été nulle pour… dire les choses. Pour comprendre ce que je ressens. Mais depuis quelque temps, tout est plus… fort. Plus clair. Je te vois et j’ai envie de…

Elle s’interrompit, cherchant ses mots.

— …de rester dans ce moment. Avec toi. Même si ça me fait peur.

Lena inclina légèrement la tête, attendrie.

— Tu veux une autre manche ? demanda-t-elle, comme si elle ne venait pas de lui ouvrir la poitrine à mains nues.

— Vas-y. Mais cette fois, je veux que tu perdes.

— Je suis déjà en train de perdre, Kara.

Et dans le silence qui suivit, quelque chose bascula.

Plus de verres, plus de distance. Juste elles deux, si proches que le moindre souffle devenait promesse.

Kara tendit la main. Lentement. Comme une danse hésitante.

Ses doigts vinrent se poser sur la mâchoire de Lena. Doucement. Une caresse, une ancre.

— Si tu me regardes comme ça encore longtemps, je crois que je vais t’embrasser, murmura Kara.

— Alors fais-le. Parce que je ne veux plus gagner à ce jeu si je dois continuer à mentir.

Kara se pencha. Frôla. Suspendue.
Et leurs lèvres se rencontrèrent.
Ce ne fut pas brutal. Ni trop lent.

Ce fut un baiser qui s’était attendu pendant des mois. Peut-être des années. Un baiser qui contenait tous les silences, toutes les fois où elles s’étaient tues, trop fières, trop fragiles.

Un baiser vrai.

Et cette fois, pas besoin de vérité ou de mensonge.

Juste elles.
Juste ça.
Juste enfin.

OS SuperCorpOù les histoires vivent. Découvrez maintenant