Partie 5

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Deux jours plus tard, la salle d’opération baignait dans une lumière blanche, presque clinique au point de rendre les ombres inexistantes.
Kara se tenait debout, les mains gantées, masquée, le regard concentré sur le champ opératoire. L’équipe autour d’elle attendait ses consignes. C’était elle, aujourd’hui. La chirurgienne. Faute d’effectifs. Faute de choix.

— Incision à dix centimètres sous le sternum, murmura-t-elle plus pour elle-même que pour les autres.

Elle avait la main ferme. Du moins, elle s’obligeait à l’avoir. Mais la sueur dans son dos contredisait tout ce qu’elle s’efforçait de faire croire. Son souffle, malgré le masque, était trop rapide. Elle le sentait. Elle s’était essoufflée en sortant de l’ascenseur, juste avant de passer la blouse. Comme un signal silencieux que son corps envoyait à sa place. Elle n'était pas prête. Mais elle n'avait pas eu le luxe de le dire.

Au-dessus, derrière la vitre de la galerie d’observation, Lena s’était approchée lentement. Personne ne lui avait demandé ce qu’elle faisait là. Ce genre de privilège silencieux lui collait à la peau. Elle posa une main contre la baie vitrée, sans vraiment s’en rendre compte.

Kara Danvers. Celle qui l’écoutait, la guidait, la confrontait. Celle qui, aujourd’hui, tenait un scalpel au-dessus d’un thorax ouvert.

Et Lena vit ce que peu d’autres auraient remarqué : cette seconde d’hésitation. Ce souffle retenu. Cette raideur dans la nuque qui ne trompait pas. La psy, la figure de maîtrise, tremblait à peine, mais assez pour qu’elle le perçoive, parce qu'elle, oui, elle la regardait dans le détail.

Elle pensa à l’ascenseur. À la façon dont Kara avait franchi les portes, juste avant. Le pas rapide, trop rapide. La main qui avait brièvement frôlé la paroi. Et surtout, ce souffle court qu’elle avait tenté de dissimuler, en redressant les épaules. Trop tard, pour Lena. Elle avait déjà vu.

Elle fronça légèrement les sourcils. Kara ne lui avait jamais dit qu’elle opérait. Ni même qu’elle était encore habilitée. Mais ce n’était pas ça qui dérangeait Lena.

C’était l’image. Cette femme, droite, digne, professionnelle… et au bord de l’implosion.

Elle se retint de poser la main sur la vitre, de frapper pour dire je te vois. Elle savait que ce serait inutile. Kara faisait partie de ces gens qui préfèrent se briser seuls plutôt que d’admettre qu’ils ont mal. Ceux qui excellent dans l’art de faire semblant.

— Rétraction, murmura Kara.

Le chirurgien assistant obéit aussitôt.

Et Lena vit alors autre chose. Une transformation. Ce flottement s’était dissipé. Kara, malgré tout, entrait dans le geste. Dans la précision. Sa voix s’était stabilisée. Ses doigts, calmes. Elle travaillait comme si elle n’était faite que de volonté.

Mais Lena, elle, n’était pas dupe.

Elle la connaissait trop. Ou peut-être pas assez. Elle ne savait plus. Elle savait juste ce qu’elle voyait. Et ce qu’elle sentait.

Kara Danvers, brillante, impeccable, admirablement contenue.

Mais Kara Danvers, ce jour-là, n’allait pas bien.

Et elle ne le dirait probablement à personne.

Quand la procédure toucha à sa fin, Lena ne bougea pas. Elle la regarda jusqu’au bout : la fermeture, la vérification, la main qui déposa enfin le dernier instrument. Le silence qui suivit l’annonce du temps opératoire.

Alors, seulement, elle se détourna.

Elle savait qu’elle ne devait pas rester. Qu’il fallait redescendre. Faire comme tout le monde. Ne pas laisser de trace.

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