40. La robe noire

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Ses goûts ont toujours été très sûrs. Jamais ostentatoires, jamais en décalage. Avec une facilité innée, il maniait les objets, les couleurs et les tissus de sorte que chacune de ses apparitions laissent une emprunte précieuse dans la tête du commun des mortels. Il n'aimait pas la mode. Il la faisait.

En dix ans, j'ai eu tout le loisir d'observer l'évolution. Et si, pendant longtemps, je lui ai cherché toutes les imperfections qu'il est possible de trouver chez un être humain, celle-ci n'en a jamais fait partie. Devant mon miroir, la fameuse robe noire sur le dos, j'en suis intimement convaincue. Elle tombe sur mon corps comme si elle avait été confectionnée sur-mesure. Une compatibilité totale se fait entre le tissu et mon épiderme. C'était bien vu. Pourquoi suis-je étonnée ?

Il y a dix ans, il me connaissait par cœur. Mes penchants, mes aspirations, et tous les petits secrets que je lui murmurais à l'oreille. Les robes noires, je les aimais depuis petites. Une chimère d'enfant, qui ne m'a jamais quittée.

Et j'y étais, des années plus tard, entrain de m'observer dans un miroir. Scannant chaque partie joliment élaborée de ce morceau de tissu hors de prix.

Je suis rentrée chez moi. Passant l'après-midi à tourner comme une hyène enragée autour du fourreau. Jusqu'à ce que je craque et que je me mette aux essayages. Il me parait impossible à présent, de me défaire de la parure. Sur le cadran de ma montre, les heures filent à vive allure. Je manque de temps, de recul et de jugeote.

J'attache précipitamment mes cheveux. Des mèches s'échappent lâchement de ma coiffure. J'enfile la plus belle paire de stilettos que j'ai. Je badigeonne du vernis rouge à la hâte sur mes mains tremblantes. La noirceur de mes cheveux, mon teint pâle, mon maquillage discret, nécessite que je rehausse l'éclat avec un rouge à lèvres pourpres – mon préféré. Je presse sur la pompe de mon flacon de parfum. L'odeur de vanille sucrée envahit la pièce. Je suis prête. Plus que je ne l'ai jamais été, à vrai dire.

Un chauffeur de taxi se gare en double file, juste devant la porte de mon immeuble. Cachée derrière le rideau de mon séjour, j'observe la berline noire se stationner. Avec placidité, je me saisie de ma pochette griffée par un célèbre maroquinier, que j'ai déniché dans une boutique vintage du Marais. Je finis par balancer sur mes épaules nues, un long manteau noir en laine.

Avant de claquer la porte, j'observe une dernière fois mon reflet. J'ai l'allure de ces dames. Les mêmes qui savent que ce soir, les choses pourraient bien être différentes pour une fois. Que la tendance peut s'inverser en un claquement de doigt. Parce qu'une robe noire, ça ne ment jamais.

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Le parvis du théâtre du Beaucoeur est un lieu inédit dans la capitale. L'escalier extérieur qui mène à l'entrée de la bâtisse compte une trentaine de marches en marbre blanc. Des colonnes soutiennent l'imposante ossature en pierre, surmontée de six muses. Les lumières blanches éclairent la façade, plongeant le monument au cœur de la pénombre comme une étoile scintillante. La légende voudrait que ce théâtre soit la version rétrécie du Bolchoï. Une merveille architecturale comme on en fait plus ! Une aubaine des plus clinquantes pour Team +.

Les voituriers se pressent aux portières pour laisser le gratin pavaner sur l'albâtre. Je foule moi aussi du bout de mes escarpins, la pierre d'épée, synonyme de quintessence. Dans le somptueux hall du théâtre, le lustre en cristal miroite au travers de la salle. Les notes doucereuses d'une mélodie parviennent jusqu'à mes oreilles. J'emprunte l'immense escalier, jusqu'à l'étage, où les violons de l'orchestre se font plus proches encore. Un air de ballet flotte dans l'atmosphère, avec dans ma tête les mouvements gracieux d'une ballerine. L'odeur du parquet ancien, le bruit de celui-ci qui craque à chaque petit pas, la hauteur sous plafond, l'âme qui vogue dans tous les recoins, sont autant de choses qui rendent l'endroit, exceptionnel. Avant de pénétrer entièrement dans la salle de réception, je prends le temps d'analyser ce que je vois. Tout ici, sent l'opulence et la réussite. Des petits fours trimbalés sur les plateaux en cuivre, au piano à queue qui trône en bout de pièce, des bouteilles de champagne versés délicatement dans des flûtes en verre soufflé, aux invités guindés et inexpressifs. Des lys ornent chaque recoin de la grande pièce. Et tout se perd dans cet environnement luxueux et clivant. Les bijoux scintillent, les coupes de mousseux teintent entre elles. Les bavardages ne sont que des soupirs d'extase. Rien ici ne ressemble à la réalité. Tout est magistralement façonné pour que cette soirée soit hors du temps. C'est parfaitement maîtrisé, parce que dès lors que j'ai pénétré dans cette bâtisse, j'en ai oublié le vacarme tapageur d'un vendredi soir parisien pour plonger dans un univers singulier.

Soisek - dix ans plus tard -  | Terminée |Des histoires addictives. Découvrez maintenant