Prologue

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« Voici le soir charmant, ami du criminel ;

Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel

Se ferme lentement comme une grande alcôve

Et l'homme impatient se change en bête fauve. »

- Le Crépuscule du Soir, Charles Baudelaire.


C'était une nouvelle lune pleine et splendide qui reluisait cette nuit-là au-dessus de la vallée boisée dans laquelle s'amoncelaient les rues, les maisons et les jardins de la petite ville. La dernière pleine lune du mois d'août était plus pâle encore que la grande robe blanche que l'homme portait actuellement. 

Le bourg de Sunset Valley, Maine, était plongé dans un silence pesant. Main Street et ses boutiques étaient désertes - ou presque. Une procession de personnages vêtus tout de blanc avançaient au milieu de l'artère principale, pieds-nus. Ils portaient tous de grands costards, de grandes capes blafardes illuminées par l'auréole de la pleine lune. Certains possédaient d'étranges gourmettes suspendues à leurs poignets. 

Personne ne les remarqua traverser le centre de cette petite ville américaine perdue parmi les vastes collines boisées du Maine ; les gens dans les appartements regardaient la télévision ou bien dormaient déjà depuis longtemps. Et puis, après tout, qui aurait eut l'idée saugrenue de regarder par la fenêtre une rue morte à presque trois heures du matin ? Personne. Du moins, pas ceux qui ne voulaient admettre l'existence d'un groupe plus que douteux dans une petite ville comme Sunset Valley - soit la quasi-totalité des habitants.

Les hommes et femmes habillés de blanc continuèrent leur route sans un mot, sans bruit. Plus ils avançaient dans les rues, plus leur groupe grossissait. De nouvelles personnes les rejoignaient, tout aussi vêtues de capes exsangues. C'était des habitants de la ville que tous et personne connaissaient ; des visages parmi des visages, invisibles, inconnus. Ils appartenaient à un clan dont on ne voulait parler, dont on ne voulait croire l'existence. Et ils étaient bien plus nombreux que ce qu'on le pensait. Et ils n'avaient qu'un désir ; tuer et se servir d'animaux.

Le clan (ou la secte?) s'éloigna du centre-ville en suivant les courbes du torrent que l'on nommait la Sunset River. Dans cette nuit de pleine lune, la rivière ressemblait à un serpent noir bruyant et incontrôlable. Les êtres humains incolores pénètrent au bout de quelques minutes de marche sourde dans la vaste forêt de conifères qui séparait la petite ville de l'immense Great Lake. Ils remontèrent les sentiers délaissés et envahis par la verdure jusqu'à une petite église de bois ruinée. En fait, l'église ressemblait plus à un cabanon, un vieux taudis étouffé par les plantes et détruit par le temps. Une petite allée de pierre couverte de mousse menait à l'entrée. Le groupe, illuminé par les rayons de la lune qui perçaient les branches des hauts sapins, entra dans l'église. 

Une lueur jaunâtre écœurante s'échappa alors des fenêtres brisées.

Les gens vêtus de blanc se mirent en cercle, dirigés par un homme plus grand, plus sage qu'eux. Il était leur maître. 

L'homme en question s'avança au centre du cercle où étaient retenus par des laisses et des cordes un loup, un chat sauvage, une chouette rayée et un furet agressif, sans doute contaminé par la rage. Les quatre animaux avaient été endormis. 

Le groupe, après un temps de recueillement fervent, s'unit par les mains et se mit alors à murmurer des paroles en latin puis en Abénaquis. L'esprit des amérindiens qui avaient été massacrés sur ces terres voilà trois-cent ans en arrière rentra en collision avec ceux présents dans cette cabane perdue au fin fond de la forêt, un soir de pleine lune. Une puissance envahit le clan, une puissance sombre qui apporta plus encore de cette lumière jaunâtre et glauque dans la pièce. 

Leur maître s'agenouilla et sortit de sa cape une lame splendide, légèrement courbée et brillante. Ôtant ses gants blancs, il tira le chat sauvage vers lui puis, d'un trait sec, l'égorgea. La bête s'éveilla alors et se débâtit en couinant. Le sang gicla sur les vêtements blancs, le groupe lâcha un murmure d'émerveillement puis la pauvre bête devint inerte. 

Mais le maître ne s'arrêta pas là. Il égorgea le loup, puis la chouette rayée, puis le furet. Il regarda les quatre animaux agonir avant de se redresser de la mare de sang formée au centre du cercle puis leva les bras en direction de la lune, à travers la toiture éventrée. 

"Tepokwagakan ! S'écria-t-il alors à plein poumon, un rictus défigurant son visage plongé dans l'obscurité de la nuit."

Ses fidèles l'observèrent puis hurlèrent le mot à leur tour sans contenue ; ici personne ne pouvait les entendre. Tous attendirent ensuite de longue minutes en silence, toujours en cercle, les cadavres des quatre animaux commençant dors-et-déjà à attirer mouches et moustiques nocturnes. C'est là que leur maître frappa des mains. Il les fixa un par un du regard puis murmura finalement :

"Quatre enfants. Le Tepokwagakan touchera quatre enfants."

Personne ne répondit rien. Tous surent ce qu'il fallait désormais faire. Attendre, trouver qui étaient les enfants choisis puis tuer.

 Dans le ciel, la pleine lune déchu lentement derrière les collines de Sunset Valley. Personne ne su jamais ce qu'il s'était passé dans cette cabane, au fond de la forêt. Personne ne le saura jamais.



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