Vendredi 24 Octobre, centre éducatif fermé (CEF) de Douleraines-le-Château dans la Somme, 8h40.
Mathias Viard ferma la porte de l'armoire d'un geste tellement brutal que le miroir tinta un long moment dans la petite chambre. Pendant quelques secondes, l'homme crut qu'il allait se décrocher pour venir se fracasser en mille morceaux sur le parquet mais le miroir résista à son excès de mauvaise humeur. D'ailleurs, si cela avait été le cas, Mathias Viard s'en serait moqué éperdument car il était fou de rage contre cette salope de Grémont. Chaque neurone, chaque muscle de son corps trapu était centré sur la rage qu'il éprouvait à l'égard de la responsable du CEF. L'homme déambula à travers la pièce à grandes enjambées puis finit par ouvrir la fenêtre où un souffle d'air froid le revigora. En bordure des champs gris que peuplaient des colonies de corbeaux, la forêt offrait un contraste saisissant. Les hêtres, parés de leurs robes d'automne, lui rappelaient la palette bigarrée d'un peintre. A certaines heures, Mathias Viard pouvait faire preuve d'une certaine poésie, surtout quand il n'était pas furieux contre la cinglée qui le dirigeait. Malgré tout, pour le moment, le spectacle de cette nature que la saison embellissait ne le calmait pas. Il serra les poings jusqu'à ce que les jointures de ses doigts blanchissent en se remémorant l'entrevue qu'il venait d'avoir, quinze minutes plus tôt, avec Liliane Grémont...
Il surveillait l'étude avec Lucille, une des éducatrices du centre, quand le visage parcheminé de Liliane Grémont, s'était collé comme de la glu au carreau teinté de la porte. C'est simple, la première fois qu'il l'avait rencontrée, Mathias avait eu un choc car il avait eu l'impression de rencontrer Gollum, en chair et en os... enfin, plutôt en os qu'en chair pour être tout à fait précis ! Liliane Grémont était laide à faire peur et sa connerie était aussi grande que sa laideur. La directrice du CEF lui avait décoché un regard noir - un regard d'oiseau de proie - puis, d'un signe bref de la tête, lui avait donné l'ordre de la suivre. Tandis qu'il marchait derrière elle, Mathias l'entendait respirer profondément. Elle ne pipait mot, filait à toute vitesse telle une fusée à travers le cosmos en direction de son antre : le vaste bureau hexagonal où toutes les engueulades se déroulaient et dans lequel elle officiait, aussi à l'aise qu'un poisson dans l'eau. Quiconque investissait cette pièce comprenait immédiatement qu'il pénétrait dans un lieu où il serait soumis aux ordres non contestables de la Gorgone qui y régnait. Mathias Viard sut que son tour de subir les récriminations de la petite femme était venu...
- Prenez un siège, monsieur Viard, car nous avons à parler très sérieusement, vous et moi...
Un rayon de soleil dansait sur les rayonnages garnis de la bibliothèque qui couvrait tout un pan de la pièce, derrière le bureau.
- Monsieur Viard, il me semble avoir fait preuve de beaucoup d'indulgence à votre égard depuis que vous avez intégré l'équipe, n'est-ce pas ?
Elle fit une pause de plusieurs secondes, s'attendant sans doute à ce que son interlocuteur confirme ses propos d'un mouvement de tête ou en prononçant quelques mots, mais Mathias resta figé sur son fauteuil, sans réaction.
- Bien, reprit Liliane Grémont après un long soupir navré. Je n'ai pris aucune mesure disciplinaire lorsque vous avez frappé ce garçon au mois de mai dernier parce qu'il refusait de vous obéir...
- Il m'avait poussé à bout, vous le savez bien... Lucille Bance était présente et elle a confirmé...
- Soit, soit... J'ai accepté vos explications à l'époque même si je désapprouve ces méthodes surtout lorsqu'elles s'exercent contre des adolescents en grande détresse morale mais - je vous l'accorde - l'être humain est faillible et nous avons tous le droit de commettre des erreurs... Si je vous convoque aujourd'hui, c'est pour un autre motif et je pense que cette fois-ci, vous aurez bien du mal à proposer des explications valables, monsieur Viard !
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WEEK-END
Mystery / ThrillerA l'occasion d'un week-end dans leur maison secondaire de Giverny, Nicolas Derruau, son épouse Marie et leurs deux enfants sont victimes d'une agression menée par trois jeunes délinquants, fraîchement échappés d'un centre du nord de la France. Un vé...