Vendredi 24 Octobre, centre éducatif fermé (CEF) de Douleraines-le-Château, 14h.
- Il n'en est pas question... Nous règlerons cet incident nous-mêmes, comme d'habitude !
- Permettez-moi d'insister malgré tout, répéta Julien Delatouche. Je persiste à penser que nous devons avertir la gendarmerie... Christophe Delahaye et Johann Colin ensemble, errant dans les rues, ça donne froid dans le dos... Ils sont potentiellement dangereux, vous le savez bien. Nous ne pouvons envisager de prendre un tel risque. Imaginez qu'ils agressent et blessent quelqu'un...
- Il suffit à la fin, répliqua la directrice d'une voix sifflante. Gardez votre sang froid monsieur Delatouche. Je sais aussi bien que vous ce dont sont capables ces garçons mais n'oublions pas qu'ils sont d'abord des victimes. Ils ont fugué, certes, et alors ? Ils reviendront, comme les autres... Ils vont vite se rendre compte qu'ils ne peuvent pas faire grand-chose sans argent ni moyen de locomotion.
Le collaborateur de Liliane Grémont se pencha au-dessus du bureau, visiblement excédé. La petite femme soutint le regard désapprobateur de cet homme de trente-cinq ans, efficace et dévoué à la cause des enfants.
- Avoir été une proie des adultes ne donne pas tous les droits, madame Grémont. Ces adolescents sont aussi des délinquants qui ont brutalisé d'autres victimes, vous semblez l'oublier en ce moment. Ils vous ont molestée et ne se sont pas contentés de vous enfermer dans cette pièce. Christophe vous a giflée. Certes, les autres pensionnaires ont leurs propres tourments mais Colin et Delahaye offrent néanmoins un profil psychologique particulièrement inquiétant, reconnaissez-le ! Christophe est ultra-violent et multi-récidiviste, de surcroît...
- Ah non, vous n'allez pas recommencer avec ce gamin...
- Mais il le faut, enfin ! Les psychiatres ont brossé de lui un portrait moral très alarmant. Vous vous entêtez à ne pas en tenir compte... Ce gamin - comme vous dites - est obsédé par l'idée de souffrance et de mort. Il n'agit que pour satisfaire son intérêt particulier sans aucune considération pour les personnes qui peuvent être victimes de ses agissements. Il a eu une pulsion sexuelle et, pour l'assouvir, a tenté de violer Amina Dhanaoui qui se trouvait-là au mauvais moment, au mauvais endroit...
- Oh ! Violer ! Comme vous y aller, monsieur Delatouche !
- Quand un individu tente de vous toucher les seins et de vous écarter les cuisses, cela s'appelle au minimum une tentative de viol ! Est-ce qu'il a essayé de se contrôler ? Nenni... C'est un cas pathologique qui nécessite des soins appropriés dans un lieu approprié. Tout le monde ici vous le répète depuis des semaines, les éducateurs, moi-même... Il y a une dizaine de jours, je l'ai surpris dans une des allées du parc qui torturait un écureuil. Je ne sais même pas comment il est parvenu à attraper cet animal mais il lui a suffi de quelques secondes pour le faire souffrir... Le plus épouvantable dans tout ça, c'est qu'il semble tout à fait conscient de ses actes mais n'a aucune limite, aucun garde-fou moral....
- Mon dieu, Julien... C'est un enfant. Un enfant perturbé et violent, je vous l'accorde mais il reste quand même et avant tout un enfant...
- Cessez donc de lui trouver des circonstances atténuantes en permanence... Christophe a accusé sa mère de tous les vices mais rien n'a été prouvé. C'est un menteur invétéré qui ne prend aucune responsabilité car il est dénué de tout scrupule. Ses deux frères ont nié avoir subi des attouchements de la part de leur mère. Ils n'ont fait que répéter que Christophe affabulait et ce, depuis son plus jeune âge... Il a été élevé dans une famille aimante, sans problèmes particuliers. Et c'est cela qui me pousse à vous dire que vous êtes dans l'erreur en ce qui le concerne...
- J'ignorais que vous le détestiez à ce point...
- Le détester ? Mais... m'avez-vous bien entendu ? Le détester ? Je n'ai pas à détester ou à aimer ce gosse, madame Grémont. Je vous conseille seulement d'avertir les autorités car il est différent des autres adolescents que nous traitons dans ce centre. Il est très dangereux...
- Etes-vous en train de mettre en doute mes compétences, monsieur Delatouche ?
- Je vous suggère seulement de tenir compte des réflexions et remarques de vos collaborateurs. Christophe doit être rapidement retrouvé et transféré dans un service psychiatrique adapté à sa pathologie...
- Et moi, je persiste à croire que vous vous emballez un peu vite ! Rappelez-vous Cédric Portier, il y a deux ans. Il était violent lui aussi et a disparu de l'institut pendant trois jours avant de revenir, la queue entre les jambes, si je puis m'exprimer ainsi. Qu'avait-il fait pendant ces trois jours de fugue ? Rien du tout à part se promener dans la ville voisine et dérober quelques fruits sur un éventaire.
Julien Delatouche haussa les épaules.
- Le cas Cédric Portier est totalement différent de celui de Christophe Delahaye. D'abord, Cédric était parti seul. Deuxièmement, ses actes de violence étaient rares et il n'avait jamais commis d'agression à caractère sexuel. Christophe et Johann vont se stimuler mutuellement et je crains une surenchère dans les débordements car ils seront incapables de se régenter. Est-ce que Kévin aura la volonté ou le désir de les canaliser ? Je ne suis pas en mesure de répondre à cette question. Tout ce que je sais, c'est que trois jeunes avec un lourd passif déambulent dans la nature et vont croiser des personnes sur leur route ; des enfants, des femmes... Que va-t-il se passer alors ?
Il se tut, recula de quelques pas puis fixa intensément la petite femme qui gardait la même posture figée depuis le début de l'entretien. Liliane Grémont reprit la parole d'une voix plus calme et posée.
- Voici ce que je vous propose : attendons encore un jour ou deux. Je suis convaincue que ces trois garçons seront rentrés d'ici-là.
Julien Delatouche afficha une expression dubitative puis un sourire navré peignit ses lèvres.
- Vous regretterez cette décision, j'en suis certain... Vous prenez la responsabilité de ne pas informer la gendarmerie contre ma propre volonté. Je me plie à votre décision puisque vous êtes mon supérieur hiérarchique mais je vous désavoue...
La directrice se raidit sur son siège. Elle n'appréciait pas du tout le ton condescendant de son subalterne.
- Avec votre autorisation, reprit le jeune homme, je vais partir à leur recherche encore une fois et sillonner les routes alentour. Qui sait ? Avec un peu de chance...
- Très bonne initiative, allez-y !
Comme il sortait, elle l'interpela une dernière fois car elle désirait encore le convaincre. Sa voix s'était définitivement radoucie :
- Ne vous inquiétez pas, Julien... Il ne s'agit que de trois jeunes fugueurs qui ne sont pas armés et qui vont rapidement comprendre qu'ils ont commis une grossière erreur...
Elle semblait tellement sûre d'elle que Julien en frémit d'effroi. Tellement sûre d'elle... Il quitta la pièce avec, en tête, la vision de l'écureuil que Christophe tenait serré entre ses doigts et le sourire rêveur, presque extatique, qu'il affichait, tandis qu'il enfonçait un clou rouillé dans l'œil épouvanté de l'animal...
A SUIVRE...
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WEEK-END
Mystery / ThrillerA l'occasion d'un week-end dans leur maison secondaire de Giverny, Nicolas Derruau, son épouse Marie et leurs deux enfants sont victimes d'une agression menée par trois jeunes délinquants, fraîchement échappés d'un centre du nord de la France. Un vé...