Week-end suite 32

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Il s'immobilisa en entendant quelque chose remuer dans les broussailles, sur sa droite. Il retint sa respiration, colla son dos contre la façade en se demandant s'il aurait le temps de rejoindre la fenêtre au cas où le taureau surgissait tout à coup devant lui. Il se mit à rire en apercevant la tête déconfite de Scarlett à travers les branches. La petite chienne l'observait avec un certain désarroi tandis que sa longue queue balayait les feuilles, derrière elle. Nicolas l'appela à voix basse. D'un bond, Scarlett fut dans ses bras. Le Beagle gémissait en léchant le visage de son maître et en tremblant de tous ses membres. Nicolas chemina jusqu'à la porte d'entrée, pénétra à l'intérieur de l'habitation.

De son pied gauche, il poussa la porte qui se referma dans un claquement bref et se sentit un peu plus rassuré. Malgré tout, il prit le temps d'écouter le silence autour de lui, le cœur battant la chamade, tandis que Scarlett se précipitait à la cuisine. Nicolas l'entendit boire l'eau du bol que Julie avait rempli et posé sur le sol, à son intention. Sur ses gardes, il passa de pièce en pièce pour vérifier qu'aucun des garçons ne s'y dissimulait. La voiture ne se trouvant plus à l'endroit où il l'avait garée la veille au soir - une éternité ! -, Nicolas était presque convaincu que cette fois-ci, leurs agresseurs les avaient bien abandonnés mais on n'était jamais assez trop prudent. Il n'avait pas envie de se jeter tête baissée dans un piège comme il l'avait fait la veille en entrant dans la maison alors qu'il aurait dû rebrousser chemin et ramener toute sa famille en sécurité au village.

Une fois constaté que la maison était vide de toute présence indésirable, Nicolas se rua dans le salon et chercha frénétiquement son téléphone mobile, déplaçant le canapé, poussant les fauteuils et les guéridons car l'enseignant espérait toujours que l'appareil avait glissé de sa poche, au moment de l'agression, pour disparaître sous un meuble. Quelque chose de brillant attira son attention sous le long buffet bas à trois portes qui couvrait tout un pan de la pièce. Il essaya de glisser son bras pour récupérer l'objet mais ne parvint qu' à ramener deux ou trois moutons duveteux de poussière qui le firent éternuer. Il tenta sans succès de déplacer le meuble, fabriqué en bois de chêne massif. Nicolas courut jusqu'à la cuisine, bouscula la table, renversa les tiroirs, afin d'y trouver un ustensile pouvant lui permettre d'atteindre l'objet sous le meuble pour le faire glisser vers lui. Il jeta son dévolu sur une longue cuillère en bois et poussa un cri de victoire quand le téléphone - son téléphone ! – jaillit enfin de sa cachette, en pleine lumière.

 « J'avais raison... Ils ne l'ont pas trouvé... Nous serons bientôt loin d'ici... » se répéta-t-il plusieurs fois tandis qu'il s'adossait contre les portes du buffet et manipulait son I phone.

La déconvenue fut brutale. Nicolas tempêta contre le mauvais sort qui s'acharnait sur eux. Le téléphone était inutilisable car la batterie était à plat. Il se rappela avoir laissé son chargeur sur la table de nuit, à Rouen. Marie ayant un téléphone mobile identique au sien, il savait qu'il pourrait emprunter le chargeur de sa femme au cas où il en aurait besoin. Il resta un long moment prostré, jouant machinalement avec le téléphone, le cerveau traversé de pensées volatiles, décousues. Il songeait au taureau, se remémorait les paroles inquiétantes que Kate avait formulées à son sujet... Kate. Quel gâchis ! Pourquoi avait-il baisé cette folle ? Comment Marie allait -t-elle réagir quand elle comprendrait que l'étudiante n'était pas une touriste, prise au piège malgré elle, car Nicolas n'envisageait pas, compte tenu de la personnalité de la jeune fille, qu'elle continue ainsi à jouer la comédie encore très longtemps. Il devrait essayer de lui parler coûte que coûte avant qu'elle n'avoue tout à Marie... Et Marie ? C'était elle qui avait voulu absolument venir à Giverny, ce week-end... Nicolas ignorait toujours ce que son épouse avait à lui dire. Les évènements des dernières heures lui avaient fait totalement oublier l'angoisse qu'il éprouvait à l'idée de perdre sa femme. A présent que le danger semblait écarté, l'angoisse se rappelait à son souvenir et elle tordait ses intestins dans tous les sens. Nicolas eut juste le temps de courir jusqu'aux toilettes avant de vomir dans la cuvette un jet épais de bile jaunâtre. Des crampes douloureuses torturèrent son ventre et il vomit une deuxième fois. Il devait se reprendre, contrôler ses émotions, ne pas céder à la panique... pas maintenant. Il fallait prendre les choses dans un certain ordre ; celui de la priorité : d'abord récupérer le chargeur de Marie pour rendre le mobile fonctionnel puis appeler les secours. Si c'était impossible, un plan B s'imposait. Il faudrait qu'ils regagnent tous le village par leurs propres moyens, c'est-à-dire à pied. L'explication avec Kate et Marie viendrait ensuite quand tout le monde serait en sécurité. Il ferma les yeux, arracha quelques feuilles de papier-toilette et s'essuya les lèvres. Enfin, après s'être éclaboussé le visage d'eau fraîche, il délivra sa famille.

Marie se jeta dans ses bras dès qu'il ouvrit la porte de la salle de bains. En la serrant contre lui, Nicolas croisa le regard peiné de Kate Silcox. Au lieu de détourner les yeux, il la fixa la forçant à céder la première.

- Tu en as mis du temps, papa ! remarqua Sébastien. Y' a un problème ?

- Tout va bien, les garçons sont partis et pas de taureau en vue... j'ai simplement perdu quelques minutes à chercher mon téléphone. Il avait bien glissé de ma poche et se trouvait sous le buffet du salon...

Marie et Kate poussèrent un cri de joie mais Nicolas mit très vite un terme à leurs illusions.

- Ton chargeur, Marie ? Où est-il ?

La jeune femme réfléchit un moment puis commença à pleurer silencieusement.

- Marie... Que se passe-t-il ?

- Dans la 206, avec mon téléphone... Le chargeur doit se trouver dans la boite à gants, je suis désolée !

Nicolas se tourna vers Kate :

- Et... vous ?

- Kate... Appelez-moi Kate, précisa la jeune fille avec un certain aplomb.

- Kate, reprit Nicolas un peu mal à l'aise. Auriez-vous un mobile, par hasard ? Tous les jeunes en possèdent un, n'est-ce pas ?

L'étudiante expliqua que son téléphone devait se trouver dans son sac à dos et que celui-ci gisait à présent au beau milieu de la clairière, à quelques mètres d'ici. Nicolas évalua la situation. Les téléphones n'étaient d'aucun secours pour le moment à moins que l'un d'entre eux – lui, en l'occurrence – n'envisage d'aller chercher celui de Kate. Soudain, il remarqua Julie, recroquevillée dans un coin de la salle de bains en train de s'arracher les peaux autour des ongles.

- Scarlett t'attend dans la cuisine, ma chérie. J'ai oublié de vous dire que je l'ai récupérée. Elle s'était réfugiée dans les bosquets, près de la maison...

La gamine sortit de la pièce comme une fusée.

- Qu'allons-nous faire, maintenant ? demanda Sébastien.

- Rien, pour le moment... Je dois réfléchir tranquillement. Nous sommes à l'abri dans la maison. Nous allons nous doucher, nous soigner, changer de vêtements et nous restaurer un peu, d'accord ?

- Et si le taureau...

- J'ai pensé à cette éventualité, Kate, et aussi au fait que les garçons pourraient revenir...

- Mon dieu, s'écria Marie, les yeux dilatés par la frayeur. Tu crois qu'ils peuvent faire demi-tour ?

Nicolas tourna la tête avec dénégation puis précisa qu'ils avaient tous besoin d'être rassurés et en particulier les enfants.

- Ne restons pas inactifs, c'est tout. Nous allons fermer les volets, condamner la chambre dans laquelle le taureau est entrée puis vous m'aiderez à pousser tout ce qui peut faire obstacle à cet animal devant la porte d'entrée... Et si par malheur - je dis bien « si » - les trois abrutis qui nous ont retenus prisonniers ont l'idée saugrenue et improbable de revenir traîner par ici, nous saurons les recevoir dignement cette fois-ci. Nous allons essayer de récupérer tout ce qui peut faire office d'arme. Il y a les couteaux de cuisine et mon rasoir à mains par exemple...

Kate Silcox faillit éclater en sanglots à son tour quand elle observa Nicolas qui essuyait tendrement les joues de sa femme. Si elle sortait vivante de cette sinistre aventure, elle prit la résolution de ne pas retourner à la faculté de Mont-Saint-Aignan. Il lui fallait rompre avec son passé; avec tout son passé... S'éloigner de ses parents castrateurs, de cet homme qui l'avait fouillée de son sexe mais qui ne l'aimait pas ; qui ne l'aimerait jamais. Il touchait cette femme comme jamais il ne l'avait touchée, cette fameuse nuit. Elle ferait transférer son dossier dans une autre université... la Sorbonne, pourquoi pas ? Et tandis que le couple regagnait la cuisine, suivi de leur fils, Kate Silcox eut un instant fulgurant de lucidité. Son existence était comme une coquille vide. La jeune fille était comme une intruse. Pas à sa place dans cette demeure, au milieu des membres de cette famille ; famille qu'elle rêvait secrètement de briser. Pas à sa place nulle part... Juste avant de rejoindre les Derruau, l'étudiante se fit une promesse : celle de ne plus jamais tomber amoureuse.

En fait, elle était complètement perdue...



A SUIVRE...


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