Week-end suite 69

19 7 3
                                    


Le taureau changeait de couleur. Pendant un très court instant, sa peau devint diaphane puis presque luminescente, diffusant le même éclat de certains coléoptères qui s'allumaient littéralement, le soir venu, dans les régions chaudes d'Asie.

L'animal observait le vieil homme de ses yeux farouches, les naseaux frémissants, les lèvres serrées. André Leroux osait à peine respirer car Oscar se tenait si près de lui qu'il doutait pouvoir lui échapper s'il décidait, d'un seul coup, de le charger.

Le taureau frappa le sol à deux reprises de ses fougueux sabots cornés puis il redressa la tête, majestueux, renifla longuement l'odeur musquée du sous-bois. André jeta un œil affolé autour de lui. Amélie avait dit qu'il fallait suivre Oscar, ne jamais le perdre du regard mais comment suivre un taureau qui s'entêtait à rester prostré et qui se contentait de vous dévisager fixement ?

Il aperçut l'érable derrière l'animal, découvrant - non sans stupeur- que l'arbre trônait à nouveau sur la forêt, déployant alentour ses branches garnies de feuilles écarlates.

- Comment est-ce possible ? Je les ai vues tomber les unes après les autres, il y a dix minutes à peine... Enfin, il me semble que ça fait dix minutes.

Son regard croisa celui du taureau et il y décela une lueur de moquerie à laquelle se mêlait un peu de dédain.

- C'est ça, vas-y, mon grand ! Te gêne pas, fiche-toi bien de ma tronche... s'écria André, envahi d'une soudaine colère qui le privait de toute retenue. Tu te crois le plus fort, pas vrai ? Tu peux m'écraser quand tu veux, hein ? Eh bien, fonce alors et finissons-en !


- Regardez docteur, murmura la jeune femme. Il se réveille...

- Il rêve, rectifia le neurologue. On a l'impression qu'il cherche à attraper quelque chose... Voulez-vous recontacter sa famille, mademoiselle ? Je pense que monsieur Leroux revient progressivement parmi nous. Il devrait reprendre connaissance d'ici quelques minutes.

L'infirmière sortit de la chambre du patient, longea un long corridor désert avant de rejoindre la salle de garde dans laquelle deux de ses collègues prenaient un peu de repos. Dehors, la pluie et le vent giflaient les larges baies vitrées de l'hôpital...



Le véhicule retomba dans la boue, émettant un bruit de succion en s'enfonçant dedans, puis glissa rapidement sur la pente. Derrière le pare-brise, l'arrière de la citerne semblait grossir de seconde en seconde. Fabien freina de toutes ses forces pour éviter l'encastrement de l'automobile. Sébastien agrippa le bras de son père comme s'il anticipait sur le choc à venir et qu'il voulait empêcher Nicolas d'être projeté vers l'avant. Clara se cogna le front contre la portière. La porte du coffre s'ouvrit brusquement. Un air glacial, chargé d'humidité se répandit dans l'habitacle. Le taureau pulvérisa les feux arrière, arracha une partie du pare-chocs .

- Merde... merde, murmura Fabien, les yeux dilatés par la stupéfaction. C'est du délire... Cet animal cherche à... à nous tuer, merde !

Clara essuya le filet de sang qui coulait sur son front avant de se retourner : le taureau emplissait toute la lunette arrière. Il remuait la tête dans tous les sens pour se débarrasser d'un morceau de pare-chocs, resté coincé entre ses cornes. Il recula de plusieurs mètres, parvint enfin à se libérer du débris qui disparut dans le fossé. Le taureau se dressa sur ses pattes arrière de toute sa hauteur avant de se lancer dans une cavalcade effrénée vers la Citroën.

- Mon dieu, hurla la jeune femme. Il... il nous fonce dessus, tenez-vous prêts !

La lunette arrière explosa, les cornes de l'animal entrèrent dans l'habitacle.

- Ca recommence, papa... gémit Sébastien tandis que Nicolas le recouvrait de son propre corps pour le protéger. Papa, j'ai peur... Ca recommence !

Nicolas ne répondit pas. Il fallait éloigner son fils le plus loin possible des longues cornes pointues qui s'agitaient au-dessus d'eux.

Il déclipsa la ceinture qui retenait l'adolescent à son fauteuil et bascula avec lui entre l'espace étroit qui séparait la banquette des sièges avant.

Le taureau s'arc-bouta sur ses pattes musculeuses et pesa de tout son poids sur l'automobile. Celle-ci reprit sa glissade dans la boue. Fabien avait beau freiner comme un forcené, il avait cette fois-ci totalement perdu la maîtrise du véhicule.

- Clara, ton visage... Redresse les jambes et cache ton visage entre tes genoux !

Au même moment, le butoir du chariot fracassa le pare-brise.

- Il faut absolument que nous sortions de la voiture ! hurla Fabien en détachant sa ceinture de sécurité...



- Accélérez ! supplia l'étudiante. La voiture va s'encastrer sous la citerne !

- Je fais ce que je peux mais si nous allons plus vite, nous risquons l'accident...

Kate Silcox était folle d'angoisse. Elle essayait de comprendre les événements qui se déroulaient à l'arrière mais la citerne et la pluie masquaient une partie de son champ de vision. La Citroën semblait avoir déjà disparu sous le chariot.

La route du village apparaissait en contrebas de la pente et les toits des maisons rutilaient sous les cataractes d'eau.

- Mon papa... Sébastien... on les voit plus... répéta plusieurs fois la petite fille en se hissant sur la bordure métallique qui faisait fonction de siège.

Kate la rattrapa par l'épaule pour l'empêcher de tomber.

- Il faut bien rester assise, Julie...ordonna la jeune fille doucement mais avec fermeté.

- Tout va bien, ajouta-t-elle en lui souriant. La voiture nous suit mais il pleut tellement qu'on peine à distinguer le paysage... Tu vas bientôt retrouver ton frère et ton papa...

Elle mentait à l'enfant avec un aplomb déconcertant mais Julie devait être rassurée et puis... oui, bien sûr, ils allaient tous s'en sortir. Ils étaient tellement près du but : encore quelques mètres et le tracteur allait enfin pénétrer dans le village.

Un craquement sinistre, à peine perceptible dans le tumulte de la tempête, indiqua que l'automobile s'enfonçait bien sous le chargement. Philippe accéléra encore une fois et le tracteur parut faire un bond soudain en avant. Julie poussa un cri. Scarlett se mit à aboyer furieusement. Le volant semblait pris de convulsions entre les doigts de l'agriculteur. L'engin agricole déviait sans cesse de trajectoire malgré ses quatre roues motrices, menaçant de se mettre en travers du sentier à chaque moment...

A SUIVRE...


WEEK-ENDOù les histoires vivent. Découvrez maintenant