Ils débouchèrent sur la clairière presque surpris de découvrir un ciel dégagé au-dessus de leurs têtes. Le brouillard s'était évaporé en quelques minutes pour céder la place à un ciel plombé, annonciateur d'une pluie imminente. Ils progressaient à petits pas, Nicolas ouvrant la marche, le fusil à la main tandis que Sébastien la fermait.
- Papa, j'suis fatiguée, pleurnicha la fillette en s'asseyant résolument dans l'herbe humide.
- Nous allons nous arrêter pendant un court moment, ma chérie, accepta Nicolas, mais sans trop nous attarder car maman compte sur nous, tu le sais...
Sébastien sortit une poignée de bonbons de la poche de son blouson pour en offrir à la ronde.
- Je n'aime pas cet endroit, fit Kate. C'est ici que le taureau m'a attaquée...
Nicolas observa la jeune fille et suivit des yeux la direction qu'elle lui indiquait . A quelques mètres du petit groupe, une camionnette chavirée, réduite à l'état d'épave, gisait au milieu d'un tapis de hautes herbes, à l'orée de la forêt. L'enseignant comprit qu'il s'agissait du véhicule dans lequel l'étudiante avait trouvé un refuge provisoire, hier matin.
- La femme...où se trouve-t-elle ?
Il s'adressait à elle d'une voix à peine audible comme pour préserver les enfants.
- Quelque part de ce côté-là, répondit Kate. Quand je suis parvenue à sortir de la camionnette, le taureau n'avait pas encore poussé celle-ci jusqu'à la forêt donc la... le corps de cette femme est certainement un peu plus au nord...
- Te... vous rappelez-vous si vous aviez encore votre sac à dos et le portable à ce moment-là ? Si seulement nous pouvions le retrouver, nous serions sauvés !
La jeune fille haussa les épaules, presque penaude. Elle n'avait plus aucun souvenir du moment où elle s'était débarrassée du sac. Tout s'était déroulé tellement vite !
- Je vais aller inspecter la camionnette, d'accord ?
- Pas trop longtemps, papa ! dit Sébastien. Nous sommes à découvert ici et je n'aime pas ça.
- Accroupissez-vous dans l'herbe et attendez-moi, j'en ai pour une minute...
Kate avait raison. Le corps de la femme ne se trouvait plus à proximité du véhicule. En s'acharnant sur la camionnette, le taureau l'avait déplacée et éloignée du cadavre.
- Mon dieu, non... Ce n'est pas possible, non !
Le corps supplicié qui gisait au milieu d'un tapis de pissenlits était celui de Bérengère Aymar, leur amie de longue date. Nicolas eut un haut le cœur, tomba à genoux aux pieds du cadavre et pleura. Par quel affreux destin la malheureuse Bérengère s'était-elle retrouvée à la merci du taureau et depuis combien de temps était-elle morte ? La chaleur exceptionnelle de la veille avait accentué les ravages de la décomposition. Nicolas remercia le ciel d'avoir épargné à sa femme la vision de ce terrible spectacle. Il n'y avait plus une minute à perdre, à présent. L'animal qui avait causé la mort de Bérengère pouvait à nouveau surgir et poursuivre son œuvre de destruction. Nicolas courut jusqu'à la camionnette mais n'y dénicha aucun objet qui aurait pu les aider. Le sac de Kate tout comme son téléphone étaient introuvables.
- Il faut repartir tout de suite, dit Nicolas d'une voix atone, le visage presque déformé par le désespoir tandis qu'il rejoignait le groupe.
- Déjà ? s'exclama Julie qui n'avait rien remarqué de l'émoi de son père. Scarlett et moi, on est encore fatiguées, tu sais.
- Grimpe sur mon dos, ma puce... Nous nous reposerons un peu plus loin, une fois atteint le second sentier. Nous devons vite traverser la clairière.
- Qui est-ce, papa ?
Il hésita un instant puis décida que Sébastien était capable d'entendre la vérité. Nicolas était fier de lui. L'adolescent avait fait montre d'un grand courage depuis les dernières heures. Il se pencha vers lui, murmura le nom de la malheureuse qui gisait dans la prairie. Les mâchoires de Sébastien se durcirent, ses yeux s'emplirent de larmes mais elles ne coulèrent pas.
Sans un mot, l'adolescent ramassa la laisse de Scarlett, récupéra le sac en plastique et attendit que son père annonce le départ. Tandis que Julie enroulait ses bras autour du cou de Nicolas, celui-ci sentit une vague de haine et de colère le submerger. Bérengère n'avait pas mérité cette mort atroce surtout pas après le combat douloureux qu'elle avait mené ces derniers mois contre le cancer ; combat qu'elle s'apprêtait à gagner. Si le taureau avait été l'instrument de sa perte, les vrais responsables de ce crime – car pour lui, il s'agissait bien d'un crime- étaient ces adolescents désœuvrés. C'était comme s'ils avaient mis Bérengère en joue avec la carabine et appuyé eux-mêmes sur la gâchette. La vieille dame était morte pour rien, simplement pour satisfaire les pulsions dévastatrices de trois abrutis. Comment quelqu'un comme Kévin qui d'emblée lui avait semblé un peu plus réfléchi que ses tristes compères avait-il pu se compromettre dans un tel déferlement de violence ? Qu'est-ce qui pouvait bien se passer dans la tête de ce genre d'individus pour qu'ils en arrivent à commettre de telles exactions ? Quels mécanismes mentaux pouvaient amener des êtres humains à se conduire ainsi avec d'autres êtres humains ?
Ils firent un large détour pour contourner le corps puis longèrent la forêt pendant une dizaine de minutes afin de rejoindre le chemin qui serpentait jusqu'au village, en contrebas des collines.
- Sommes-nous bientôt arrivés ? demanda Kate, à son oreille. J'ai tellement hâte de téléphoner à mes parents pour les rassurer.
- Presque... nous y sommes presque. Dans peu de temps, nous devrions apercevoir les toits des premières maisons à travers les branches...
La jeune fille éprouvait une curieuse sensation. Un peu comme si elle rentrait d'un long et éprouvant voyage au cours duquel toutes les références à son existence passée avaient disparu. Tout à l'heure, les toits des maisons, les rues du village, seraient comme des bornes ; comme les lumières d'un phare qui la guideraient pour la ramener vers un univers routinier, solitaire et triste, qu'elle détestait tant auparavant. Pourtant, à cet instant, tout ce qui lui faisait peur hier semblait porter les germes d'un espoir futur. Kate Silcox avait bien grandi en quelques heures.
Ils s'immobilisèrent instantanément en entendant les grondements lointains d'un moteur.
A SUIVRE...
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WEEK-END
Mystery / ThrillerA l'occasion d'un week-end dans leur maison secondaire de Giverny, Nicolas Derruau, son épouse Marie et leurs deux enfants sont victimes d'une agression menée par trois jeunes délinquants, fraîchement échappés d'un centre du nord de la France. Un vé...