André Leroux se levait tous les jours à six heures sonnantes et ce, depuis l'âge de treize ans. Jusqu'à ce matin, il n'avait jamais dérogé à cette habitude : lever à six heures, déjeuner à six heures et quinze minutes, été comme hiver ; déjeuner invariablement composé d'un bouillon de légumes, d'un morceau de camembert et d'un bout de pain plutôt sec. Après la toilette, toujours rapide, André Leroux se roulait une cigarette avant d'enfiler paletot et casquette puis allait vaquer à ses occupations. Et les occupations, à la ferme, on n'en manquait pas ! Il y avait tant à faire : soigner les animaux, nettoyer les litières, nourrir les volailles, laver à grande eau la salle de traite, balayer l'écurie et la grange, vérifier le matériel...
Mais ce matin, rien ne se passait comme prévu ! Pour commencer - et c'était la première fois depuis soixante-douze ans - le vieillard s'était réveillé à sept heures trente... Sept heures trente, bon sang ! Une heure de fainéant ! Tout le programme de sa matinée s'en était trouvé bouleversé. Ce qui le traumatisait le plus, c'était qu'aucun membre de la famille n'était venu le tirer du lit. Au contraire, ils l'avaient tous laissé dormir... Quand André en avait fait le reproche à ses petits-enfants et à leurs mères, ceux-ci avaient répondu d'une seule voix que, pour une fois, il pouvait bien se lever un peu plus tard que d'habitude. S'il avait dormi plus longtemps, c'est qu'il avait probablement besoin de se reposer. Se reposer, lui ! La bonne blague... ou plutôt non, la mauvaise blague ! Pire que cela : un affront ; une manière camouflée de dire qu'il n'était plus bon à grand-chose.
L'humeur du vieil homme était devenue de plus en plus maussade au fil de la matinée et il avait plusieurs fois rabroué ses belles-filles, sans raison objective. En fait, André Leroux se comportait en véritable tyran, trônant sur son clan familial comme un Empereur sur ses sujets. Ses cinq fils, ses trois belles-filles, ses six petits-enfants lui devaient soumission et obéissance. André n'avait même pas conscience de terroriser son entourage. Il ne se comportait pas ainsi par vice ou par cruauté. Ayant subi dans sa prime jeunesse l'autoritarisme d'un grand-père austère puis celle d'un père introverti, il se contentait de transmettre à son tour ce patrimoine familial original, composé d'un ensemble d'émotions contradictoires où se mêlaient amour, frustration, honneur ou courage ; tous ses sentiments étant intimement liés.
A la fois furieux, vexé et aussi un peu honteux, André avait refusé de déjeuner, prétextant qu'un fainéant n'avait besoin ni de boire ni de manger et il s'était réfugié sur le banc de pierre, près du puits vermoulu, jusqu'à midi. Là, il avait pu ruminer sa rancœur tout son soûl, attendant le retour de ses fils pour en découdre avec eux.
Dès que les garçons étaient arrivés, il les avait sévèrement réprimandés. Le ton était vite monté entre Louis, le fils ainé, et son vieux père. Louis ne comprenait pas pourquoi celui-ci semblait autant contrarié. Faire la grasse matinée à quatre-vingt-huit ans n'avait rien de déshonorant. Mais André ne l'entendait pas de cette oreille !
- Je suis encore le maître chez moi et ne traîne jamais au lit, tu le sais bien ! Il n'est pas question que cela se reproduise et vous avez l'ordre de me réveiller, tu entends ? Il y a du travail à la coopérative et je peux encore aller livrer le lait, si j'veux, tu entends ? Par votre faute, à tous, ma journée est fichue en l'air !
Louis s'était contenté de baisser la tête vers ses bottes crottées sans ne plus rien répondre. A quoi bon d'ailleurs puisque son père décrétait depuis des années avoir toujours raison ? Mieux valait laisser passer l'orage. André refusait d'admettre l'évidence : son existence arrivait à son terme. Depuis plus d'un an, sa vigueur déclinait. Le vieil homme actif et robuste était simplement rattrapé par une vieillesse qui œuvrait, dans l'ombre, sournoisement, provoquant des assoupissements spontanés, des pertes de mémoire ou des vertiges inquiétants. Quand il se réveillait, au bout de la table après le repas du midi, un peu hagard et qu'il voyait ses brus s'affairer autour de lui ; débarrasser ou ranger la vaisselle, il expliquait qu'il était en train de réfléchir et tout le monde acquiesçait, pour lui faire plaisir. Quant aux chutes malencontreuses, dans l'écurie ou dans la salle de traite, ce n'était pas de sa faute. Il avait trébuché contre un caillou ou une fourche mal rangée. Le soir, il ne parvenait plus à suivre un programme en entier, à la télévision. Il regagnait vite sa chambre « pour lire » affirmait-il alors qu'il peinait à maintenir les yeux ouverts. Aucun des membres de la famille n'était dupe de ses subterfuges et dix minutes après avoir souhaité une bonne nuit à tout le monde, on le retrouvait, coincé entre ses oreillers, les lunettes sur le nez, la tête en biais et les pages du journal répandues en vrac sur le plancher. Pour Louis et ses frères, André Leroux était le dernier représentant d'une époque révolue où les hommes étaient pétris d'orgueil et de certitudes ; un homme usé par une vie faite d'efforts et de labeur où les bonheurs avaient été rares et toujours simples.
Comme tout le monde, le vieil homme avait connu son lot de joies et de chagrins qui jalonnent l'existence des hommes. Quand il partirait, ce serait probablement le cœur léger, avec la conviction d'avoir fait du mieux possible. Pour toutes ces raisons, André Leroux était un tyran choyé, faussement craint, et tendrement protégé de tous.
Vers treize heures, dépité et toujours aussi furieux, le vieillard avait regagné le banc dans le jardin tandis que chacun reprenait ses activités. Louis avait bien proposé à son père de l'accompagner à la coopérative mais celui-ci l'avait envoyé promener avec toute la verve qu'on lui connaissait. Assis, bien raide sur son banc de pierre, André préparait sa vengeance. Ah, les ingrats ! Ces fils et leurs épouses...
Avaient-ils donc oublié ? S'ils héritaient aujourd'hui d'une des plus belles fermes de la région, c'était bien grâce à la persévérance des ancêtres mais aussi de celle d'André et de son épouse Amélie. Ils avaient tout supporté, tout enduré : les mauvaises récoltes, les subventions qui n'arrivent pas, la concurrence qui use de ruses et de combines pour vous amener à la faillite, les crédits à rembourser... Oui, André et Amélie avaient tout supporté. Ils avaient relevé la tête après chaque mauvais coup reçu. Toutes les fermes alentour avaient fini par disparaître pour être transformées en logements ou en entrepôts quand elles n'avaient pas tout simplement été abandonnées par leurs propriétaires. Mais eux, ils avaient tenu bon, pour les enfants ; ces fils qui leur devaient le gite, le couvert et même le travail ! Amélie était morte depuis longtemps mais André devinait combien elle aurait eu honte aujourd'hui de Louis et des autres. Ils le prenaient pour un bon à rien parce qu'il avait quatre-vingt-huit ans mais cela ne se passerait pas comme ça ! Il était encore capable de les épater, tous ! Ce soir encore, il leur montrerait... L'après-midi ensoleillé eut raison de sa hargne et le vieillard s'assoupit, sans s'en rendre compte, bercé par le bruissement des branches qui se balançaient dans l'air chaud.
A SUIVRE...
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WEEK-END
Mystery / ThrillerA l'occasion d'un week-end dans leur maison secondaire de Giverny, Nicolas Derruau, son épouse Marie et leurs deux enfants sont victimes d'une agression menée par trois jeunes délinquants, fraîchement échappés d'un centre du nord de la France. Un vé...