Le rayon des phares s'écrasa contre le mur de brique de l'entrepôt, et le coupé japonais s'immobilisa entre les lignes blanches d'une place de parking. Ewen éteignit le moteur. Le silence et l'obscurité tombèrent lourdement. Leo n'était pas décidé à sortir du véhicule : le cul vissé sur le siège passager, le regard fixe et le coude appuyé sur le rebord de la vitre, il rongeait les peaux mortes autour de ses ongles. Ewen ne connaissait que trop bien ce tic nerveux, lui qui avait toujours suivi son cousin de près, de la maternité où il était né à tout juste deux semaines d'écart, en passant par l'école et le gymnasium, dans toutes ses classes, jusqu'à l'université de Rammestad où ils entraient demain en troisième année. Ce n'était pas le moment de le brusquer. De toute façon, lui non plus ne brûlait pas d'y aller. Ils n'étaient pas prêts.
L'ancien port de Rammestad était tombé en désuétude après la construction des nouveaux bassins à l'Ouest ; puis V.B. Industries avait racheté le quartier avec un plan de réhabilitation, soutenu par la municipalité. Les travaux de rénovation avaient métamorphosé les docks en boîtes à logement colorées. Seule cette vieille bâtisse demeurait et servait vaillamment malgré les années aux stockages de denrées alimentaires d'une succursale affiliée au groupe industriel. Du moins en couverture.
Si les deux héritiers du clan Van Bloed se trouvaient garés devant elle au beau milieu de la nuit, ce n'était sûrement pas pour visiter des palettes de conserves. Réaménagé en même temps que l'ensemble du secteur, l'entrepôt accueillait désormais les poches de sang que le clan détournait dans les divers centres de donneurs de la région. Ce n'était pas l'unique grenier dont disposait la communauté, mais c'était le plus important, au cœur de la ville, à proximité des transports fluviaux et ferroviaires.
Le clic de la portière signifia à Ewen que Leo se levait enfin de son siège. Il alluma une cigarette et fit le tour du bâtiment. Le fourgon noir des convoyeurs était garé près de l'entrée que le halo jaune d'un lampadaire léchait. Leo jeta son mégot à peine entamé et adressa un regard équivoque à son cousin avant de toquer. Brouwer vérifia d'un rapide coup d'œil à travers la vitre leurs identités, puis leur déverrouilla l'accès. L'agent des douanes, d'une cinquantaine d'années passées, barbe épaisse, en casquette plate, gérait la logistique pour le clan. Visser – l'inspecteur de police qui travaillait au côté du redoutable procureur, Laars Winbeck, le père d'Ewen – apparut derrière le battant.
Tous deux leur signifièrent de les suivre dans la large allée entre les palettiers. Un escalier métallique à claire-voie descendait au sous-sol où se trouvait la chambre froide, une pièce hautement gardée, protégée par un digicode et placée sous vidéosurveillance. Les convoyeurs, les frères De Haas, les attendaient sur le seuil, ainsi qu'un homme âgé, petit et maigre, que Leo et Ewen ne connaissaient pas. Les garçons échangèrent des poignées de mains. Les mines austères n'esquissèrent pas un sourire. Jesse, l'aîné des De Haas, leur dit de sa voix éraillée :
— Nous avons mis le reste dans la chambre froide... On n'a pas osé ouvrir sans vous.
— Alors, allons-y, puisque nous sommes là pour ça, répondit Leo, la mâchoire serrée.
Le vieil homme retira son chapeau melon respectueusement et balbutia :
— Monsieur Leo, je suis venu pour aider. À la place de mon fils...
Son visage se tordit de douleur. Il était déjà si pâle. Leo crut qu'il allait s'effondrer. Le manque de sang avec la sénescence s'accentuait et le tuait. Ewen attrapa sa main avec une extrême prévenance :
— Oh, monsieur Molenaar ! Nous vous sommes reconnaissants de vous être déplacé, mais il fallait rester avec votre fils à l'hôpital. C'est nous qui aurions dû venir en visite. Nous sommes sincèrement désolés.
Maintenant, Leo voyait de qui il s'agissait : le père de Fred Molenaar, celui qui se trouvait à l'arrière du fourgon, une vraie montagne de muscles de près de deux mètres qu'on avait assignée à la sécurité de la cargaison. Il y avait une telle différence de gabarit entre le père et le fils que Leo n'aurait pas deviné si Ewen n'avait pas saisi d'emblée. Le vieillard pleurnichait :
— C'est terrible... Je ne pouvais pas rester là-bas alors que c'était la mission de mon fils de protéger le sang de la communauté...
— Nous ne pouvons rien faire ce soir, déclara Leo. Vous devriez rentrer. Mais je vous promets que nous ne laisserons pas les responsables s'en tirer.
Pourvu que le vieux dégage le plancher, sans mauvaise pensée... Il en avait eu pour son compte avec son fils blessé, mieux valait lui épargner la suite des réjouissances, car elles étaient loin d'être terminées. Brouwer se dévoua pour le raccompagner, et il dut insister : le père Molenaar ne voulait pas déranger.
Leo tapa le digicode de la chambre froide. L'air gelé s'échappa par l'entrebâillement. Il s'insinua dans la brèche à contre-courant, suivi par les autres membres du clan. Dans la pièce virginale, les poches de sang étaient entreposées dans des armoires réfrigérées sur des racks coulissants. La cargaison avait été déposée au centre, à même le sol : d'énormes glacières qui présentaient des impacts de balles et des macules sur leurs coques. Leurs bases trempaient dans une flaque rougeâtre. Ça en disait long sur l'état de la marchandise.
— C'est tout ce qu'on a pu ramener, lança Kob, le plus jeune des deux frères.
— Ils ont pris toutes celles qu'ils pouvaient, précisa son aîné. Et le reste, ils l'ont canardé. »
Le silence s'imposa, lourd et glacial, dans la chambre froide, tandis que Leo s'avançait pour ouvrir un conteneur. L'odeur de sang s'échappa, le couvercle à peine entrebâillé, et s'engouffra dans ses narines. Plusieurs poches percées baignaient les autres de leur jus rougeoyant. C'était outrageant. Comment ces vagabonds avaient-ils osé gaspiller une ressource si précieuse ? Leo referma la glacière. L'air lui manquait. Il suffoquait.
— Nettoyez-moi tout ça. La chaîne de froid a étécompromise. Il n'y a rien à récupérer.
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Clan V
AkcjaLes temps ont bien changé depuis l'époque glorieuse où les vampires de légende chassaient les êtres humains pour se repaître de leur sang. Faibles et anémiés, dépourvus de crocs, ils comptent aujourd'hui sur le clan pour survivre. Avec ses membres i...