« Wendel ! Qu'est-ce que tu fous là ? » s'exclama Ji'.
Son cœur en un sursaut bondit hors de sa poitrine. Elle venait d'ouvrir la porte du InStore RC, pour en sortir au moment où Ewen de l'extérieur s'apprêtait à la pousser, et elle était tombée nez à nez avec lui, sous le tintement de clochette du battant qui s'entrebâillait. Son visage lui était apparu dans le jour de la baie, inattendu, inespéré, comme un fantôme échappé d'un fantasme éveillé ; elle cherchait dans ses traits à s'assurer de sa réalité, subjuguée au milieu du passage, sans un mot, sans un geste, sans l'inviter à entrer. Ewen avait l'impression de débarquer à l'improviste malgré un message préalable, et son arrivée inopinée n'avait pas vraiment reçu l'accueil dont il aurait rêvé.
« Bah, je passais dans le quartier... bredouilla-t-il. Je t'ai envoyé un texto pour te prévenir que je ferai un crochet... »
Derrière elle, les silhouettes d'Ez' et de Rik se détachèrent de la pénombre du magasin. Le musicien s'avançait pour sortir, la tête tournée en arrière, il discutait avec le patron qui le suivait ; mais Ji' postée en plein milieu de l'entrée l'empêchait de passer. Dès qu'en se retournant, il aperçut Ewen, son visage s'éclaira d'un grand sourire, ses bras s'ouvrirent, toute sa personne se gonfla d'une franche gaieté pour le saluer.
« Oh, Wendel ! Mon pote ! Ça fait trop plaisir de te voir ! Mais, entre ! Ne reste pas là ! Vas-y, Ji', pousse-toi ! »
La réaction de Ji' ne fut pas instantanée. Elle continua de le dévisager, les yeux écarquillés, avant de se décider, mais d'un pas mal assuré, à se ranger sur le côté. Ses doigts fouillèrent la poche arrière de sa salopette jean pour en extraire son téléphone portable sur lequel elle put enfin découvrir les messages qu'Ewen lui avait envoyés depuis le début de la matinée. Ses copains, eux, sans perdre de temps, la main tendue vers le nouvel arrivant, lui souhaitaient la bienvenue comme elle ne l'avait pas fait. Ce dernier s'en sentait presque gêné tant ils mettaient d'affection dans leurs accolades, comme s'ils embrassaient un ami de longue date, alors qu'il n'y avait pas une semaine qu'ils le connaissaient.
« Je voulais trop te remercier pour l'autre fois ! poursuivit Rik avec enthousiasme. Je te dois une fière chandelle ! Je sais pas ce que j'aurais fait sans toi ! Il faut qu'on aille boire un coup ensemble un de ces soirs ! Quel dommage ! Là, je peux pas rester. Tu aurais dû prévenir que tu passais, j'aurais demandé à Ted d'aller chercher le matos à ma place...
— Bah, j'avais envoyé un texto à Ji'...
— Quoi ? Et toi, tu nous as rien dit ? s'insurgea-t-il en se retournant vers cette dernière.
— Hé ! protesta-t-elle. J'ai pas eu une minute à moi ! J'ai bossé et après, je suis venue vous aider ! C'est la première fois que je consulte mon portable depuis que mon alarme a sonné ! Wendel, je suis désolée...
— C'est vrai qu'on n'a pas arrêté, acquiesça Rik. On prépare un concert pour samedi prochain. Heureusement que Ji' est là pour les réglages, sinon on serait encore en train de galérer. Et on n'en a pas fini, avec la nouvelle console d'éclairage qui vient d'arriver. Tch ! Tch ! Ça va péter de partout ! Faut trop que tu viennes, mec ! Ce sera dans la salle juste en bas. Franchement, pour toi, l'entrée est gratuite. Il y aura une scène ouverte en première partie, puis après, ce sera notre tour, deux heures de concert non-stop, et on finit en mégateuf jusqu'au petit matin avec notre super DJ, Prod-DJ. Tiens, regarde, ce sont les flyers, je les ai imprimés ce matin. C'est moi qui les ai créés sur Gimp. Ils déchirent, pas vrai ?
— Tu parles ! rétorqua Ji'. Il y a une faute à chaque mot !
— C'est le design qui compte, Ji' ! Le design ! répéta Rik. Je suis sûr que Wendel, il kiffe ! Alors ? T'en dis quoi ? Tu es libre ce samedi ?
— Bah, euh, ouais... bafouilla-t-il confus, en soirée, j'ai rien de prévu... »
Il avait répondu sans vraiment réfléchir. Son cerveau tout occupé à traiter les informations que Rik lui avait débitées y avait décelé une donnée importante, même s'il ne savait pas précisément de quoi il s'agissait. C'était cette histoire de DJ. Comment s'appelait-il au juste ? Ewen lit le nom sur le Flyer : Prod-DJ... Prod-DJ, Prodigy, mais oui ! C'était le type pour lequel Kob dealait. Ce crétin serait sûrement au concert : trop risqué d'y aller, mais il avait déjà donné son accord, et Ji'... Ewen jeta un coup d'œil inquiet en direction de la jeune fille qui n'échappa à pas à Rik.
« Hey ! Si t'es là, on arrivera peut-être à la convaincre de monter sur scène pour chanter.
— Quoi ? s'insurgea celle-ci. Non ! Jamais ! Vous rêvez !
— Pourtant, j'ai fait des efforts pour améliorer ma culture musicale ! répliqua Ewen.
— T'es encore loin d'être à la hauteur !
— Et toi, tu te défiles. »
Ewen la fixa calmement, avec un aplomb propre à la déstabiliser ; et ce petit rictus qu'il avait de quelqu'un qui sait qu'on ne peut rien lui opposer acheva de lui faire perdre son sang-froid. La chaleur lui remonta jusqu'aux oreilles.
« Ha ! haha ! Il a raison, Ji ! se moqua Rik. Fais pas ta timide !
— La ferme, Rik ! Ou c'est moi qui vais te faire chanter, et je te jure que tu vas pas aimer ! »
Ewen laissa sourdre un léger ricanement, Ji' se braqua vers lui en grognant. Ça jouait, ça se taquinait, ça se cherchait avec une malicieuse innocence. Du haut de ses cinquante-quatre ans, Ez' posait sur eux un regard attendri. Leur jeunesse gaie et fringante le pénétrait d'une affection toute paternelle et d'une larme de nostalgie.
« Bon ça suffit, maintenant, bande de petits cons ! gronda-t-il en riant. Assez rigoler ! Rik, il va falloir se bouger.
— Ouais, je sais, soupira ce dernier. Je dois y aller. Mais, tu viens au concert, hein ? Je compte sur toi, mec !
— Sûr ! bredouilla Ewen, incertain.
— Alors, à samedi ! Sur ce, je décale ! »
Une tape dans la main, et il se retourna vers la sortie, suivi dans son mouvement par Ji' dont le regard à la traîne glissa longuement sur Ewen.
« Bon bah, à plus ! lui dit-elle.
— Attends Ji', intervint Ez'. Pourquoi tu ne vas pas faire un tour avec Wendel ? Rik peut se débrouiller tout seul. Et tu as déjà bien travaillé.
— Mais... le nouveau matériel, protesta-t-elle, il faudra l'installer !
— Hé ! Arrête un peu de les materner, ou ils sauront jamais rien faire de leurs dix doigts !
— Ouais, t'inquiètes pas pour nous, renchérit Rik. On va se débrouiller.
— Mais...
Dubitative, perplexe, Ji' adressa à ses camarades de grands yeux de chien battu dans l'espoir qu'il la sorte de ce mauvais pas où la conversation l'avait engagée, mais leurs regards, loin de compatir à son embarras, la repoussèrent vers le jeune et charmant juriste, sur lequel sa timidité s'écrasa en beauté quand elle rencontra celui qu'il lui jetait, les sourcils levés.
« Moi, ça ne pose pas de problèmes, déclara-t-il. Je suis libre cet après-midi. »
Elle resta bouche bée, plus effrayée par ce rendez-vous improvisé que par toute la racaille du quartier.
« Allez, lança Ez' pour la décider, ça te fera du bien de t'amuser. Il n'y a pas que le boulot dans la vie. Faut que tu voies autre chose que ce trou pourri. S'il te plaît, ajouta-t-il à l'attention d'Ewen, emmène-la loin d'ici.
— Compte sur moi, répondit ce dernier en enfilant sa besace en cuir vieilli. Tu la verras pas de l'après-midi !
— Alors, on est parti ! » conclut Rik, en poussant Ji' vers la sortie.
VOUS LISEZ
Clan V
AksiLes temps ont bien changé depuis l'époque glorieuse où les vampires de légende chassaient les êtres humains pour se repaître de leur sang. Faibles et anémiés, dépourvus de crocs, ils comptent aujourd'hui sur le clan pour survivre. Avec ses membres i...
