— Ne sois pas stupide, rétorqua l'inspecteur Visser prêt à dégainer. Baisse ton arme ! On n'est pas obligé d'en arriver là !
— Oh que si, et tu le sais ! Alors, laissez mon frangin partir, si vous ne voulez pas que je troue la cervelle du petit Van Bloed.
— Mais je ne vais pas t'abandonner tout seul ici !
— Si. C'est ce que tu vas faire ! Tu n'as pas le choix : c'est eux ou toi !
L'accent grave et pressant dans la voix de son frère agita Kob d'un frisson de peur. Son regard déboussolé erra autour de lui avant de trouver la porte. Sa main moite accrocha la poignée. Il disparut derrière le battant. La seconde suivante, un cri déchira l'air de l'entrepôt. Leo eut un rictus arrogant.
— Vous ne sortirez jamais d'ici.
— Alors, il est là, le chien des Van Bloed !
Un rire dément distordit son visage. Des larmes de regrets embuèrent ses yeux de condamné. Son heure était arrivée. Il se tenait tremblant sur ses jambes à moins de deux mètres du jeune héritier qui le toisait sans la moindre crainte quand lui était à deux doigts de se pisser dessus face à la mort qui l'attendait. Chaque fibre de son avant-bras se banda pour soutenir le poids de son arme. Le canon nickelé à équidistance entre eux brillait sous le dais de lumière du plafonnier. Les anges chantent toujours avant le jugement dernier.
— Vous riez, m'sieur Leo, mais c'est pas digne d'un chef de risquer la survie de son clan en jouant avec sa vie comme ça.
Leo claqua la langue d'agacement.
— Je ne prends pas les conseils d'un traître comme toi.
Jesse rejeta la nuque en arrière vers la porte entrouverte et s'époumona :
— Takeda, laisse passer mon frangin. Si tu ne rappliques pas dans dix secondes, tu peux dire adieu à ton précieux petit maître. Tu es prévenu ! Dix, neuf, huit...
Un sourire fou éclaira son visage tandis que le décompte fuyait. Tous ses sens en alerte, il pouvait jusqu'à sentir le déplacement de l'air. Son corps avait atteint cet état de surconscience que seul le danger de la mort pouvait conférer. Il percevait les sons, les lumières, la position et les mouvements avec une incroyable acuité, tout tournait au ralenti, le temps s'étirait comme du chewing-gum, chaque seconde durait une éternité. Son cerveau réfléchissait plus vite que jamais comme s'il était sous fix, mais avec une totale sérénité. Bien avant que la fin du décompte, il savait qu'il avait eu ce qu'il voulait.
La mort pourtant toujours surprend, même quand on s'y attend. L'ombre du vampire du soleil levant surgit dans son dos. La lame fendit de part en part son épigastre. Un coup en avant, un coup en arrière, un tranché net qui lui laissa une entaille mince dans l'abdomen. Le moribond sursauta de stupeur avant de s'écrouler par terre. Sa tête heurta le plancher, un bruit sourd qui emplit de silence le cabinet.
Leo se boucha l'oreille. Le son continuait de ricocher sur le sol de sa propre tête. Ses yeux voyaient la scène comme s'il s'agissait d'un mauvais rêve. Son cerveau refusait d'imprimer. L'horreur s'épandit sous le corps inerte de Jesse, une petite flaque rouge qui grossissait à mesure qu'il prenait conscience de sa portée. Tout le monde se mit à s'agiter, sa vue se brouillait. Brouwer se précipita pour redresser Jesse, Visser, lui criait :
— Tiens bon, camarade, on va t'emmener à l'hôpital !
Mais Brouwer lui disait non de la tête. Dans ses bras, Jesse tremblotait. Sa main empourprée se leva pour agripper la manche de l'inspecteur. Il bredouilla des mots pour son chef absent, mais le sang de son estomac refluait et l'empêchait de parler. Sa dernière phrase demeura inachevée. La mort n'attend jamais.
Maître Takeda demanda sans perdre de temps :
— Leo, dois-je me lancer à la poursuite de Kob ?
La voix du maître le fit sursauter, il cligna des yeux, ébloui soudain par la lumière du plafonnier, et répondit d'un ton absent :
— Non, laisse-le pour ce soir.
Le maître posa la main sur son épaule et serra affectueusement.
— Tu devrais rentrer avec Ewen. Nous devons nettoyer.
Ces mots prononcés pourtant avec douceur le sonnèrent.Il bredouilla un oui décontenancé et quitta le bureau dans un état second.Ewen, tapi en silence dans un coin, s'était stupéfié. Le maître lui donnaquelques tapes dans le dos pour l'inciter à s'en aller. Mieux valait que lesgarçons ne les voient pas se débarrasser du corps et nettoyer le sang duplancher. Visser, adossé au mur, regardait fixement un Jesse encore plusimmobile que lui. Il était choqué – les deux hommes étaient amis d'enfance –, maisil se remettrait : Visser savait ce qu'était la survie et ce qu'ellecoûtait, ce qu'ignoraient – grâce au ciel ! – ces deux enfants.
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Clan V
ActionLes temps ont bien changé depuis l'époque glorieuse où les vampires de légende chassaient les êtres humains pour se repaître de leur sang. Faibles et anémiés, dépourvus de crocs, ils comptent aujourd'hui sur le clan pour survivre. Avec ses membres i...