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La maison de maître Antonides se situait à l'orée d'une futaie traversée d'un ruisseau. Le groupe d'étudiants remonta cinq cents mètres le long du cours d'eau sur une piste forestière et aborda à un pâturage plat et dégagé. Vanessa s'inquiéta :

- Tu crois qu'Ava pourra nous retrouver ?

- Je sais pas.

Frank vérifia qu'elle n'avait pas essayé de le contacter, mais les communications ne passaient pas dans ce trou perdu.

Madame Mayers battait le rappel. Elle avait apporté des blasons et des chevalets à poser, mais aussi un drapeau de golf, de la corde et des plots. Les élèves installèrent le pas de tir. De là, elle plaça des couples de marqueurs de distance, à 10, 25, 50 et 70 mètres, entre lesquels elle tendit des cordes. Le dernier palier se situait à 100 et était matérialisé par un fanion rouge planté dans la terre, un point précis cerclé de plots à intervalles réguliers.

- Nous allons essayer un petit jeu, déclara-t-elle avec une pointe d'excitation. Vous allez tirer à 100 mètres pour atteindre le drapeau que vous voyez là-bas !

L'explication souleva dans l'assistance une rumeur protestataire. Leur professeure jubila :

- Si, si ! C'est tout à fait possible ! Mais vos yeux ne vous seront pas d'une grande utilité. La cible est au sol. C'est du tir en cloche. Maître Antonides est un spécialiste. Je le laisse vous faire une démonstration.

Le maître se positionna entre deux plots. Il avait apporté un long bow en if, d'une esthétique simple, mais d'une excellente manufacture. L'arc se banda avec une grâce élastique, le corps du maître se cabra et la flèche se leva doucement vers la voûte céleste. Elle traça dans l'air une courbe svelte et se planta à proximité du drapeau, dans la zone herbeuse du premier anneau. Son atterrissage miraculeux suscita chez les étudiants un murmure admiratif.

Coup de chance ? Vanessa connaissait bien cette discipline, et les participants avaient généralement besoin d'une volée pour se roder. Cependant, la seconde se ficha à côté de la première, et la dernière, à un pied de la cible.

- Notre esprit aussi est capable de voir, expliqua le maître, pas seulement nos yeux. Fermez-les et respirez : aspirez le monde vers vous, expirez votre pensée vers lui. En tir à l'arc, la flèche est la matérialisation de votre esprit : c'est dans votre esprit que vous visez, et c'est avec votre souffle que vous vous projetez. Visualisez votre but, visualisez le chemin qu'il vous faut parcourir, visualisez dans votre tête le vent, l'angle, la distance, visualisez-vous en train de tirer avec toutes ces conditions, visualisez la trajectoire de votre flèche et visualisez-la quand elle se plante dans le médaillon. Avez-vous atteint la cible ? Si vous hésitez, recommencez. Une flèche qui atteint sa cible n'hésite jamais.

- Alors, demanda madame Mayers, qui se lance ?

Un bourdonnement de panique agita les élèves, puis plus rien : chacun se replia derrière un mur de silence dans l'espoir qu'un valeureux se jette en avant, et même les œillades suppliantes de leur professeure n'en décidèrent aucun.

- Moi.

La voix que tous espéraient emplit l'atmosphère, comme si elle venait d'un peu partout et de nulle part en même temps. Chacun chercha autour de lui à qui elle appartenait, et ceux qui virent son propriétaire s'avancer reculèrent pour la laisser passer.

- Mademoiselle Van Bloed, s'exclama maître Antonides, vous êtes aussi légère que l'air, je ne vous ai pas sentie arriver. Je ne vous attendais pas, mais vous vous êtes finalement libérée. Il me tarde de découvrir vos progrès. Je vous en prie, suivez-moi sur le pas de tir, je vais vous guider.

Ava sortit une flèche du carquois en tissu qui pendait à sa hanche et avança entre deux cônes. Son regard se dressa en même temps que son dos vers le petit drapeau rouge qui flottait au vent. Le maître était debout à quelques pieds derrière elle, les mains croisées sur l'anse en bois sculpté de sa canne.

- Fermez les yeux, commanda-t-il avec gravité, inspirez profondément, bandez votre arc et visualisez votre environnement. Maintenant, vous voyez votre cible, relâchez votre corde, laissez votre esprit s'élancer...

Des dizaines de globes oculaires se levèrent avec la flèche d'Ava. À l'autre bout, près du fanion, madame Mayers, un mégaphone au poing, se tenait prête à annoncer le résultat :

- Deuxième cercle ! cria-t-elle de sa voix grésillante.

Le maître sourit et ordonna :

- Encore. Inspirez plus profondément. Laissez le monde venir à vous jusqu'à ce que votre cible vous apparaisse avec clarté.

Ava ferma les yeux et aspira lentement. Dans le flux d'air de ses poumons s'insinuèrent d'infimes vibrations. Elles émanaient de ses camarades qui chuchotaient à sa droite, d'un pic vert perché sur la branche d'un noisetier à sa gauche, des gargouillis du canal derrière elle, et devant elle, de la plaine herbeuse agitée de myriades de vies invisibles, de madame Mayers au loin qui l'observait, comme toutes ces paires de globes oculaires qui se braquaient sur elle tandis que son épaule en tractant la corde se reculait, puis le drapeau fluctua, soudain giflé par une brise en provenance du sud-est.

Ava rouvrit les yeux et relaxa aussitôt la flèche. Ses sourcils se renfrognèrent. La professeure annonça : « Premier cercle ! » provoquant dans les rangs un murmure enthousiaste. Le maître la réprimanda calmement :

- Ne soyez pas pressée. Finissez votre geste, et relâchez doucement votre souffle avant de tirer.

Elle pouvait faire mieux, elle le savait, il le savait. La dernière, Ava la décocha, l'esprit libre et détaché, dans la pleine conscience de chaque chose qui l'entourait. Madame Mayers n'annonça rien. Le mégaphone lui tomba des mains. Un silence circonspect se maintint dans l'assistance.

- Vous êtes en bonne voie, opina le maître.

- Merci pour votre aide.

Ava partit récupérer ses trois flèches, sous le regard perplexe de ses camarades qui attendaient toujours le résultat sans y croire. Mais, le reste de la séance convainquit les plus incrédules : Ava enchaîna les exploits stoïquement. Pas un sourire. Pas une parole. Elle exécutait les consignes de manière mécanique à 10, 20, 50, 70 mètres avec ou sans masque occultant. Son geste plus fluide lui permettait d'économiser ses ressources physiques ; en revanche, elle accumulait une fatigue mentale comme elle n'en avait jamais ressenti, même en compétition.

- Vous devez faire le vide, lui conseilla maître Antonides.

Il s'était approché à pas feutrés pendant qu'elle décochait une flèche.

- Vous ne pouvez pas tout garder en tête. Il est important d'oublier vos visualisations précédentes et de purger les ondes qui engorgent votre esprit. La méditation vous y aiderait. Je peux vous l'enseigner si vous le souhaitez.

- Vous me prendriez comme élève ?

- Eh bien... des dispositions telles que les vôtres ne se trouvent pas chez le premier venu. Pourtant... ce n'est pas la première fois. J'ai eu un élève, il y a plus de vingt ans de cela. Il tirait à deux cents mètres comme il tirait à cinquante. Un vrai prodige. Vous me faites beaucoup penser à lui...

- Mais, il n'était pas un Van Bloed.

- Non, en effet, il ne l'était pas... Mais, je n'ai pas besoin de vous le dire. Vous le sentez en vous, n'est-ce pas ?

Clan VOù les histoires vivent. Découvrez maintenant