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— Leo, Takeda, vous devriez venir voir.
La voix de Visser sortit Leo de ses atroces rêveries. L’inspecteur, penché au-dessus de lui, haussa les sourcils d’un air de dire que la chose valait le coup d’œil.
— Nous avons un peu exploré, amorça-t-il en manière d’explications. Nous nous demandions à quoi servaient ces câbles d’alimentation…
Visser s’introduisit par la fente murale près du tableau électrique et suivit à la lampe torche les fils sauvages jusqu’à la cave du centre où ils disparaissaient sous le jour d’une porte dérobée. Visser l’ouvrit en grand et darda son rayon électroluminescent au milieu de l’obscurité.
— Regardez ce qu’on a trouvé.
Le faisceau bleuté faisait reluire la peinture blanche du réfrigérateur. Une grande vitre laissait entrevoir son contenu ombragé : des objets de taille et de forme identique, fondu dans les ténèbres. Leo s’en approcha, le cœur battant. Il avait deviné, mais il avait besoin de ses yeux pour le confirmer. Ses pieds s’immobilisèrent. Le silence vibra sous les stridulations des appareils électriques. Son regard se perdit dans le compte des dizaines de dizaines de poches de sang, disposées en rangs serrés sur chaque étagère de l’armoire froide. Tant d’hémoglobine faisait bouillir ses veines. Son organisme anticipait l’effet d’une injection, son cerveau anticipait le chaos de l’action, et l’adrénaline et la dopamine affluaient par réflexe de Pavlov.
Visser et le maître approchèrent. Leo hocha la tête à leur attention et décréta avec autorité :
— Apportez au docteur Müller ce dont il a besoin.
— Je m’en suis déjà occupé, avisa Visser.
— Parfait. Les blessés doivent être prêts à évacuer. Il faut prévenir mon oncle de ce que l’on a trouvé et demander à Brouwer de nous fournir un fourgon réfrigéré.
Il fit volte-face, les poings serrés. Des questions l’assaillaient et avec leur nombre croissant, l’angoissaient. Il consulta son application de traçage. La balise du téléphone d’Ewen indiquait toujours le même endroit plus loin sur les voies. Les blessés légers n’avaient pas bougé de leur place contre le mur. Leo s’en sentit soudain très irrité.
— Vous deux, levez vos fesses ! Commencez à nettoyer les lieux et amenez la victime à l’étage.
Les hommes le dévisagèrent d’un air circonspect, tout étonnés de cette violente semonce, eux qui étaient encore tranquillement en train de récupérer. Leo s’agaça.
— J’attends votre réponse, messieurs !
Et aussitôt, les hommes se raidirent et clamèrent d’une seule voix :
— Oui, chef !
Maître Takeda arriva dans son dos dans l’espoir de le tempérer, mais il n’eut pas plus tôt ouvert la bouche que Leo se braqua vers lui.
— Le téléphone d’Ewen est toujours dans le coin… Eh, toi ! Le petit gars au thermos ! Prends une lampe torche et viens nous aider !
Le jeune homme obtempéra sans traîner et suivit Leo qui remontait les voies à grandes enjambées. Le ronflement gonflait à mesure qu’ils s’approchaient de la cheminée d’aération. Leo demanda en criant pour se faire entendre :
— Ton nom ?
— Timon Boon, monsieur.
— Eh bien, Boon, nous cherchons un téléphone, hurla Leo. Il devrait se trouver…
Il marqua une pause et s’avança entre les rails.
— … quelque part dans le coin !
Les fouilles commencèrent en scannant sous un faisceau de lumière décimètre carré par décimètre carré le gravier. Maître Takeda s’arrêta devant une immense alvéole, à un mètre du sol, recouvert de grillage, à l’intérieur duquel un ventilateur géant brassait l’air pompé à la surface. Le panneau mobile par lequel les techniciens accédaient au et aux conduits d’épuration béait. La niche était encore baignée de la présence d’Ewen, de sa souffrance, de sa détresse, et du cœur enragé et brisé qui le pourchassait.
— Par ici ! cria le maître.
Boon grimpa. Le faisceau de sa lampe torche balaya l’intérieur et éclaira la pomme argentée d’une coque de smartphone noir.
— Nous l’avons trouvé !
Leo se précipita pour prendre l’appareil. L’écran notifiait un message d’un certain Rik. Il tapa le code de déverrouillage et le lut en entier :
« Merci mec ! Et désolé pour ça ! ^^ » Nous avons quitté l’Instore RC. Je voulais vous dire au revoir, mais t’avais disparu avec Ji… Héhé ! Profitez bien ! ;) Je t’envoie une vidéo que j’ai récupérée de son concert. J’espère que ça te plaira ! : p Texte-moi quand tu passes au magasin. @+ »
Leo appuya sur play. L’enregistrement montrait un groupe sur scène, avec une fille au centre. Une Asiatique avec des mèches bleues qui chantait et jouait de la guitare. Le morceau se finit, elle sauta dans la fosse au milieu des gens, la foule s’écarta, Leo écarquilla les yeux : la fille avait reparu au cou d’un grand blond qu’elle embrassait… langoureusement.
Alors, voilà la demoiselle avec qui ce n’était pas sérieux, mais apparemment très passionné. Avait-elle un lien avec les vagabonds ? Que faisait son cousin à ce concert ? Comment s’était-il retrouvé dans les souterrains ? Leo donna un claquement de langue. Il lui fallait des réponses.
Il remonta quatre à quatre l’escalier du centre social. Une lampe de bureau éclairait la salle d’archives où Visser communiquait avec Brouwer sur les mesures à prendre pour le transport du sang.
— Où est le prisonnier ? rugit Leo en déboulant dans la pièce.
Visser se redressa, interloqué, et après s’être excusé auprès de son interlocuteur, écarta le combiné pour lui répondre :
— On l’a enfermé dans les toilettes.
Leo ressortit en trombe et manqua de décoller la poignée de la porte assortie du sigle WC. Sin était menotté au lavabo. Un ruban adhésif le bâillonnait. Leo le lui arracha et lui aboya au nez :
— Où tes amis ont-ils emmené Ewen ?!
Mais la réponse du vagabond fusa aussi visqueuse que toutes les autres fois sur ses rangers. Et Leo perdit son sang-froid. Sa fureur s’abattit en une ruée de coups de pied sur le captif acculé à l’évier.
— Sale charogne ! Si tu veux pas parler, alors crève !
— Leo ! Arrête !
Maître Takeda le ceintura et le tira en arrière. Leo balança ses pieds comme un forcené vers Sin, recroquevillé sur lui-même, qui suffoquait.
— Lâche-moi ! Je dois retrouver ces bâtards ! Je dois sortir Ewen de là !
— Ressaisis-toi ! Il est sans défense ! La violence est inutile !
— Vraiment ?! Tu crois que cette sous-merde en avait quelque chose à foutre qu’Ewen soit seul et sans défense quand ils l’ont tabassé ?!
— Ne laisse pas la colère aveugler ton jugement…
— Ouais, reprit Sin avec ironie, ne laisse pas la colère aveugler ton jugement…
Il expectora un molard ensanglanté et sa bouche dégoulinante de bave rouge s’étira de toute sa largeur en un sourire de joker.
— C’est ton cousin, la sous-merde ! Ce bordel, c’est sa faute ! On est pas allé le chercher ! C’est ce crétin qui est venu fouiner ! Il s’est cru malin, parce qu’il parle bien, qu’il a une jolie gueule, il s’est dit qu’il pouvait nous la faire à l’envers ! Ji l’a juste retapé pour qu’il ressemble au sale cafard qu’il est !
Le maître s’attendait à voir Leo se jeter à la gorge du vagabond, mais ce dernier demeura raide dans ses bras. Il considéra Sin pendant quelques secondes d’un regard glacé, puis il grogna entre ses dents :
— Alors c’est ça… Cette Ji fait partie de votre meute…
Il arracha son épaule de l’emprise du maître et se pencha vers Sin. Sa voix retentit, calme en surface, mais terrifiante de menaces en profondeur.
— Écoute-moi bien. Ewen est le type le plus sympa et le plus ouvert d’esprit que je connaisse. C’est une âme charitable comme il n’y en a pas beaucoup sur cette planète. Moi, je suis pas comme ça. S’il ne revient pas vite, c’en est fini de toi. Alors, j’espère pour ton bien que tes petits copains se montreront plus coopératifs. Je suis déjà à bout de patience.
Il se redressa et jeta sur Sin un regard méprisant avant de refermer sur lui la porte des sanitaires. Puis, il repartit comme un boulet de canon dans la salle des archives, où l’inspecteur était toujours en communication.
— Il faut que je parle à tonton, s’écria-t-il.
Visser eut l’impression d’avoir devant lui un fou furieux, il était prêt à lui arracher le téléphone quand le maître intervint.
— Visser est en conversation, dit-il d’un ton doux mais inflexible. Tu lui parleras après.
— Mais, c’est urgent ! Les premières heures sont déterminantes…
Leo leva des yeux implorants vers lui, lui qui avait été à ses côtés pendant l’enlèvement d’Ava, lui qui comprenait sa détresse mieux que personne. Le maître attrapa l’élève par la nuque. Une lente et profonde expiration détendit ses traits.
— Sois patient, s’il te plaît, dit-il. Tout le monde fait son possible, et tu le sais.
Sa poigne était chaude et ferme. Son regard tendre obligea le jeune homme à baisser la tête et à acquiescer. Il redevenait devant lui le petit garçon à l’air boudeur qu’il avait élevé.
— Nous le ramènerons à la maison, déclara-t-il d’un ton confiant. Je te le promets.
Leo leva des yeux admiratifs comme si un superhéros avait parlé. Si quelqu’un pouvait ramener Ewen, c’était bien celui qui avait ramené Ava. Un raclement de gorge les interrompit. Visser lui tendit le téléphone.
— Allo, Leo ? Ça va ?
La voix de Laars Winbeck semblait venir de loin, de très loin, elle semblait remontait du fond des âges. Et soudain, Leo se mit à trembler. Les premiers mots qui jaillirent de sa bouche n’eurent aucun rapport avec ce pour quoi il appelait.
— Tonton…, bégaya-t-il. Je suis désolé… J’ai rien vu. Pourtant, j’étais juste à côté…
— Ce n’est pas ta faute, Leo…
— Tonton, ils l’ont tabassé ! gémit Leo avec anxiété. On doit le sortir de là ! Proposons-leur un échange. Ewen contre du sang et leur copain.
— J’y ai pensé mais nous devons d’abord trouver un moyen de les contacter…
— Je sais comment ! coupa Leo. J’ai récupéré le téléphone d’Ewen. Il enquêtait sur les vagabonds dans son coin. Il y a le numéro d’un des leurs dans son répertoire. Apparemment, Ewen était…
Il sortit l’appareil de sa poche arrière, déverrouilla l’écran tactile et relut le message de Rik.
— À l’Instore RC. C’est censé être un magasin de musique, poursuivit-il en faisant une recherche rapide. Mais, il semblerait qu’il y ait un concert ce soir… À mon avis, la salle est pas enregistrée. Tu peux envoyer des flics sur place pour vérifier ?
— Oui, je prépare immédiatement un mandat d’arrêt et je fais boucler le magasin.
— Parfait. Dès que ce sera fait, nous contacterons les vagabonds pour l’échange.
— Ce soir ? s’exclama Laars, interloqué.
— Tonton, je t’en supplie ! Nous avons récupéré la cargaison volée. Ils n’ont plus rien à perdre à présent. Et Ewen est entre leurs mains… Ils pourraient le torturer pour obtenir des informations !
— Leo, nous ne vous avons rien révélé susceptibles de compromettre le clan…
— Vraiment ?! railla Leo. Parce que vous n’avez rien dit, tu penses qu’Ewen ne sait rien ? Vous nous avez élevés pour diriger ce clan. Nous avons grandi en vous observant. Même moi, je sais que la réserve a été transférée dans les silos de Leuwendale. Tu crois qu’Ewen ignorerait une chose aussi élémentaire ?! On parle de ton fils, tonton ! Ne le sous-estime pas !
Laars se tut, Leo attendit, puis son oncle abdiqua dans un soupir :
— Entendu. Je vais faire mon possible pour que nous soyons prêts dans deux heures…
— Deux heures ? bondit Leo. Mais, c’est beaucoup trop ! Il peut arriver n’importe quoi à Ewen pendant ce temps !
— Deux heures, oui, Leo. Deux heures, c’est le minimum dont nous avons besoin pour rassembler les hommes, l’équipement et le sang avant d’engager un échange. Et mon fils est un Van Bloed aussi. Il peut se montrer très obstiné. Il saura tenir sa langue et encaisser. Ne le sous-estime pas.

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