#54 Chapitre 17

9 1 9
                                    

Ava déboula dans la cuisine, fagotée du premier vêtement de sport qu'elle avait attrapé, sans même prendre la peine d'arranger la veste complètement entortillée. Des épis de cheveux se levaient partout sur son crâne, dans la même position qu'ils avaient sur l'oreiller. Elle se rua sur le robinet pour remplir sa gourde.

— Il est pas à neuf heures et demie, ton cours de tir à l'arc ? demanda Leo.

Il prenait son petit-déjeuner en zieutant des podcasts vidéos sur son smartphone.

— Non, aujourd'hui, on a une sortie, répondit-elle, la tête dans un placard, à la recherche d'une barre de céréales. J'ai rendez-vous au parking. Le bus part à neuf heures. J'y serai jamais.

— Vous allez où ?

— À Doorn, chez un maître archer.

— Si t'as l'adresse exacte, je peux t'emmener.

Ava se retourna vers lui et le considéra pour la première fois. Elle bafouilla :

— Euh, ouais... Je peux demander à Frank.

— Doorn est à quinze minutes max d'ici. On est large. Assis-toi.

Leo désigna un siège en face de lui. Ava tomba sous le coup des lois de la gravité qui lui fit soudain sentir combien de kilos son corps pesait. Son fessier s'écrasa sur le coussin. Tant de stress de si bon matin pour rien.

La table devant elle était copieusement garnie : du jus d'orange, du café, une assiette d'œufs brouillés, des bananes et deux tartines de pain au Nutella. Ava en chaparda une. Elle avait faim. Leo râla :

— Eh, c'est la mienne ! Si t'en veux, tu t'en prépares ! Le pain est juste là, le grille-pain, juste ici, tu mets la tranche dedans, tu vois ? C'est pas bien compliqué !

— Oui, je vois, avec du beurre et des vermicelles, s'il te plaît.

— T'abuses !

Il avait les yeux qui pétillaient, plein de feux d'artifice dorés quand il la regardait. Ava porta à sa bouche un mug de café au lait. Son rêve lui revenait en mémoire dans sa partie la plus embarrassante, comme elle l'observait par-dessus le rebord de faïence, de dos, torse nu, avec sa pince à toasts dans la main. Ses épaules avaient un galbe nerveux ; ses trapèzes se tressaient sur sa nuque longue et dégagée ; il s'en égrenait un chapelet de vertèbres, qui séparait un dos à fossettes dont les muscles saillaient, tout fringants de bon matin, à chaque mouvement qu'il faisait. Leur tracé glissait dans le creux d'une taille marquée, vers un fessier rebondi, autant de détails que le flou onirique avait gommés, mais que la réalité physique de la cuisine lui permettait de goûter.

— Eh ! s'exclama Leo en posant devant elle la tartine qu'elle avait commandée. Arrête de rêvasser ! Va falloir que tu retournes te coiffer !

Ava redéposa son mug, tandis qu'il caressait en chahutant le champ de bataille qu'elle avait sur la tête. Son cœur rata un battement. Un faux pas, et il partit à contretemps, incapable de retrouver le rythme insouciant qui avait toujours été le sien jusqu'à présent. La phrase de Leo résonna dans son esprit :

« On est plus des enfants. »

***

La moto s'immobilisa à proximité d'une route en terre battue, fermée par une barrière forestière. Blottie contre le dos de Leo, Ava hésitait à descendre. Elle sentait les bouleversements qui s'opéraient en elle, conférant aux affabulations de maître Antonides et d'Anke un sentiment profond de vérité. Sa perception du monde se modifiait, ses sensations physiques en étaient altérées, et tout autour d'elle s'en trouvait transformé. Alors, elle s'accrochait à ce qui ne devait jamais bouger. Sa main froissa le cuir qui couvrait le dos large et rassurant contre lequel son cœur anxieux battait. Car, oui, Leo aussi changeait, ils changeaient tous les deux, même leur lien était en train de muter, l'avenir menaçait de renverser le passé, mais cela n'avait d'importance tant qu'il se tenait là, vivant, c'était tout ce dont elle aurait toujours besoin pour avancer.

— Hé ! lança Leo en s'ébrouant les épaules. Je me suis pas déplacé pour que tu sois en retard !

Elle descendit de la selle et retira son casque en grommelant.

— À toute...

Leo l'attrapa aussitôt par le bras et la ramena vers lui.

— Hé ! Je peux pas te laisser partir si tu tires une tête comme ça.

Ava esquiva son regard en gardant le silence. La main de Leo glissa jusqu'à la sienne. Il pressa ses doigts.

— Si c'est à cause d'hier soir, je suis vraiment désolé. Je veux pas qu'on se dispute à cause de ce type, mais quand t'es avec lui, je suis pas rassuré. Tu sais, mon intention, c'est pas de te faire chier, mais si je suis inquiet, c'est que j'ai de bonnes raisons de l'être.

Leo ramena son visage vers lui. Le casque l'avait embrouillé de brins de cheveux. Ils formaient comme une végétation rebelle qui masquait la clarté de ses prunelles. Leo les rangea derrière son oreille et s'avança au bord de cette falaise ourlée de cils, prêt à s'y jeter, le cœur le premier.

— Écoute, balbutia-t-il, je pense qu'on devrait parler, toi et moi... Tu crois que tu aurais le temps après ton cours ?

— Non, je dois rejoindre Molly et Aruna en ville pour faire du shopping.

— Tu vas faire du shopping ?

— On va à une fête étudiante ce soir.

— Chez Kees Köning ?

— Oui, il y a un souci ?

Leo grinça des dents et soupira :

— On a un contentieux, lui et moi. Mais, c'est pas grave. Je vais venir aussi. On pourra discuter si t'as le temps.

— J'aurai que ça. Molly va me planter au premier beau mec qu'elle va croiser.

— Alors, je t'aurais pour moi toute la nuit ? plaisanta-t-il.

Ava baissa la tête et se retrancha derrière sa frange

— Sûrement... Bon, j'y vais.

Elle fit volte-face, brusquement pressée. Mais Leo tenait toujours sa main, et il n'était pas décidé à la lâcher.

— Tu te barres sans dire au revoir ?

Il lui pinça le nez en guise de punition. Ava fronça les sourcils et se résolut à lui baiser la joue pour pouvoir s'enfuir rapidement.

— À ce soir, marmonna-t-elle en partant.

Leo tomba des nues sur sa selle de moto. Il ne l'avait entraperçue qu'une demie seconde, mais il était sûr, oui, il en aurait mis sa main à couper, que sur son teint de neige éternelle avait fleuri un beau rose printanier : Ava avait rougi comme une nana qui le kiffait au moment de l'embrasser.

Clan VOù les histoires vivent. Découvrez maintenant