Dans la vie d'Ava, seules deux choses l'intéressaient. Son premier coup de cœur, elle l'eut dans une salle de cinéma en voyant Conjuring, à sa sortie, cachée derrière Leo lorsqu'ils franchirent le contrôle du guichet parce qu'elle n'avait pas l'âge légal pour y entrer. Après ça, elle laissa tomber les dessins animés, trop mièvres à son goût, pour les films d'horreur, sanglants à souhait ; elle commença en douceur : papa n'avait pas encore renoncé à lui acheter des poupées, mais cela ne l'empêcha pas de finir la soirée du réveillon devant Black Christmas une fois le père du Noël passé, et les paquets cadeaux éventrés. Rapidement, tous les classiques furent visionnés et revisionnés, appris par cœur pour certains : Leo avait cessé de compter le nombre de fois où il avait vu l'abdomen de John Hurt explosé et Veronica Cartwright hurler, il en soupa jusqu'à en vomir tout le sang et les boyaux qui avaient servi à la réalisation.
Naturellement, sa passion de geek s'étendit au domaine des jeux vidéo : Resident Evil et Silent Hill, sur lesquels elle passa des jours entiers, le cerveau branché à la PlayStation de Leo – les manettes étaient devenues des extensions de ses mains – jusqu'à ce qu'elle déniche un disque de The last of Us, et qu'elle expérimente le mode multijoueur, ce qui lui demanda d'y consacrer ses nuits, en plus de ses journées. Une réactivité de fou, une maîtrise des armes incomparable, très patiente et calculatrice, elle se hissa parmi les meilleurs du serveur. Sa réputation lui valut toute une ribambelle d'amis virtuels, plus encore que Leo n'en avait dans la vraie vie.
Mais, si la sociabilité d'Ava se limitait à ses interactions sur internet, ses aptitudes au combat, elles, se révélaient tout aussi efficaces dans le monde réel. Maître Takeda avait enseigné le karaté, le judo et l'aïkido aux enfants, et entre ses deux camarades de leçon, Ewen et Leo, elle se démarquait par son adresse et sa vélocité. Elle décrocha son premier dan dans toutes les disciplines, alors qu'Ewen réussit à obtenir uniquement celui d'aïkido.
Puis, un jour, elle rencontra l'amour de sa vie et plaqua les sports de combat pour lui. Il était là, parmi les innombrables armes traditionnelles que possédait le maître, un splendide yumi exposé comme une relique de l'ère meiji. Au moment où son poing se serra autour de son grip, Ava n'eut plus qu'une seule aspiration : tirer. Mais, son père s'y opposait fermement. Elle insista sans relâche pendant plus d'un an, et il céda, à contrecœur cependant. Ava eut des regrets, mais sa culpabilité s'envola avec sa première volée.
Elle possédait une aisance naturelle avec les arcs traditionnels et le tir instinctif. Sa discipline favorite était le tir en campagne qu'elle appréciait pour la diversité des angles d'attaque, le grand air et la fraîcheur de découvrir les parcours. En compétitions, elle perdait sur la durée. Les dernières volées étaient toujours un peu difficiles, sa posture s'effondrait, ses résultats avec. En désespoir de cause, son professeur lui conseilla de se mettre à la musculation. Elle emprunta à son insu les haltères de son frère, mais il les ramena avec lui dans sa chambre d'étudiant.
Depuis son entrée en faculté cette année, Ava avait intégré le club universitaire. Ce dernier se réunissait le samedi matin sur le terrain gazonné du complexe sportif, derrière le grand gymnase où se pratiquaient le basket, le hand et le volley. Malgré une certaine popularité qui lui assurait chaque année du sang neuf, il ne comptait qu'une vingtaine de membres qui allaient encore s'amenuiser sensiblement durant les mois suivants la rentrée. Parmi eux, Ava avait retrouvé deux autres adhérents de son club précédent, Frank, un troisième année, et Vanessa en master.
Madame Mayers, leur professeure, une brunette énergique de trente-cinq ans, pratiquait le tir à l'arc sportif depuis de nombreuses années, même si ce n'était pas sa spécialité. Ils avaient fait connaissance la semaine passée, et elle leur avait promis une petite surprise pour cette séance. Durant ces premiers cours, elle évaluait le niveau de chacun et avait reculé les blasons à soixante-dix mètres, pour déterminer qui savait déjà tirer à cette distance.
Leo observa Ava s'avancer sur le pas de tir, depuis les fenêtres du gymnase, en haut des gradins qui encerclaient le terrain. Ewen ricana :
— Voilà donc la raison pour laquelle tu voulais faire un match de basket un gros samedi matin ! Quitte à jouer les pervers, achète-toi des jumelles !
— Ferme-la.
— Ou tu pourrais faire plus simple et lui demander si tu pouvais te pointer à un de ses entraînements. Ce n'est pas comme si ça ne lui ferait pas plaisir.
— Ferme-la et laisse-moi regarder. C'est son tour.
Leo était fan, complètement fan. Elle l'avait conquise dès la première flèche qu'il l'avait vue tirer. Avec son attirail, protèges-bras, plastron et carquois, sa longue queue de cheval, ce grand arc d'alliage armé dans son poing, cette posture ferme et déterminée, elle semblait une autre personne, tellement concentrée, tellement dans son élément, tellement plus assurée.
Ewen s'approcha de la vitre pour regarder. Ava tira sa volée de trois, mais ils ne pouvaient apercevoir le blason à cette distance-là. Il tapota sur l'épaule de son cousin.
— Tout le monde est là. On ferait mieux d'y aller si tu ne veux pas qu'ils se demandent ce que tu fabriques.
Leo redescendit avec Ewen des gradins. Ava récupéra ses flèches. Sa performance avait soulevé dans les rangs des murmures admiratifs. Elle avait mis les trois dans le médaillon jaune. Frank se décala sur le banc pour lui faire de la place.
— Comme d'habitude, tu commences fort ! lui dit-il.
— Si seulement ça pouvait être encore comme ça après ma vingtième...
— Tu as la technique, il te manque juste la régularité. Ça viendra avec l'entraînement.
Madame Mayers annonça :
— Je m'absente quelques minutes. Je vais chercher quelqu'un. Je vous laisse en pause. Profitez-en pour bien vous réhydrater.
Elle s'éclipsa. Frank lança à Ava un regard perplexe. Elle haussa les épaules et débouchonna sa gourde. Un trio de novices s'avança pour lui poser des questions, fasciné par l'arc qu'elle utilisait. C'était la rançon de la gloire. Ava détestait ça, mais elle prit sur elle pour leur exposer de manière rigoureuse les différentes parties de l'arme et ses accessoires, l'importance de la taille des branches en fonction de l'allonge et aborda les mesures de puissance. Le trio faisait des têtes ennuyées. Frank intervint pour les sauver :
— Laisse tomber les calculs ou tu vas les dégoûter.
De toute façon, leur professeure revenait. Un vénérable septuagénaire l'accompagnait. Il marchait lentement après elle, avec une grâce lourde qui faisait glisser d'un pas assourdi son imposante silhouette sur le gazon. Ses mains dans le dos tenaient une canne de bois sculpté. Il portait des vêtements amples en chanvre blanc. Sa tête n'était plus guère couverte que d'une couronne de cheveux sénescente qui laissait le sommet de son crâne à la merci des rayons tandis que ses yeux étaient protégés, bien à l'abri derrière des verres d'un noir opaque.
— Je vous présente maître Antonides, déclaramadame Mayers. C'est notre intervenant pour le reste du cours. Nous avonsbeaucoup de chance de l'avoir avec nous aujourd'hui, ajouta-t-elle ens'inclinant respectueusement. Vous verrez avec lui des exercices de tir lesyeux fermés. C'est un exercice qui vous sera utile tout le long de votreparcours, pour revenir aux fondamentaux, vous remettre en cause, et progresser.Je vais laisser maître Antonides vous faire la démonstration. Ensuite, nousréavancerons les cibles à dix mètres afin que vous puissiez chacun votre tourvous essayer.
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Clan V
ActionLes temps ont bien changé depuis l'époque glorieuse où les vampires de légende chassaient les êtres humains pour se repaître de leur sang. Faibles et anémiés, dépourvus de crocs, ils comptent aujourd'hui sur le clan pour survivre. Avec ses membres i...