Un hurlement foudroya l'immeuble d'Aruna, et les quatre murs en placo du son petit appartement tremblèrent comme si un troupeau de génisses le traversaient en mugissant. L'horloge avait déclenché un branle-bas de combat parmi les jeunes filles et chacune se hâta de rassembler ses effets pour pouvoir décamper.
Molly entreprit de transvaser le contenu de son sac à main dans celui qu'elle avait acheté, ce qui n'était pas une mince affaire si on soupesait le volume à déplacer, d'autant qu'elle usait du mot « sac à main » pour deux objets fort différents.
Le premier en imprimé et renforts de cuir tenait plus du sac de voyage tant il renfermait toute sa vie, où tout du moins ce qu'elle considérait comme inaliénable à son identité, c'est-à-dire, outre ses papiers, son smartphone, un kit de survie féminine (serviettes, tampons, lingettes fraîcheur, mouchoirs coton bio), trousse à maquillage brosse à cheveux, mousse anti-frisotis, élastiques, pinces crabe en trois tailles, crème mains, visage, anti-UV, déodorant, échantillons de parfum, nécessaire d'hygiène (gel hydroalcoolique, brosse à dents, dentifrice et chewing-gums sans sucre à la menthe) deux magazines people, une barre de chocolat anti-déprime, un porte-clés pompon rose déstressant, ainsi que d'une édition compacte du Gray's Anatomy sans laquelle elle ne sortait jamais et qui malgré son format de poche dépassait les dimensions de son nouveau sac à main en peau de serpent doré, qui n'était pas davantage un sac à main que le premier tant sa grandeur n'excédait pas celle d'un porte-chéquier. Autant dire que transférer le contenu de l'un dans l'autre posait un problème de physique des masses très compliqué auquel même les éminents chercheurs de Harvard n'avaient pas trouvé de solution.
Mais, Molly était une jeune femme brillante, douée d'une rigueur scientifique qu'elle savait mettre à profit tant dans l'étude de l'anatomie masculine que dans la résolution de questions d'ordre pratique. Elle opéra une ablation drastique dans cet appendice narcissique sans rien retrancher de son intégrité et remplit chaque centimètre cube de son nouvel organe de vanité, en moins de cinq minutes. Puis, avec ses trois compagnes, elle s'entassa dans la voiturette d'étudiante fauchée, direction le penthouse des Köning.
Le formidable gratte-ciel au sommet duquel il dominait la ville apparut sur la rive nord du canal, sous les reflets de la brune. Tessa le leur désigna alors qu'elles traversaient le pont et Molly colla son nez à la vitre, le regard tout ébahi, comme une enfant.
Dès le franchissement de l'immense porte en verre à ouverture automatique, elle ne cessa de s'extasier sur les moindres raffinements qui charmaient sa vue, sur l'étourdissante hauteur de plafond, sur les luminaires éblouissants, sur le sol marbré, sur les doubles battants hyalins de l'ascenseur, sur son « ding » galant lorsqu'il se fendit devant elle comme la mer Rouge devant Moïse, pour qu'elle puisse s'avancer, elle, la reine tant attendue de cette soirée...
— Soixante-quinze balles ! Putain ! C'est abusé ! Même pour me faire sucer, je crache pas autant !
Ce brusque éclat de vulgarité dispersa comme un pet soufflant sur un pissenlit le nuage de poudre de rêve qui embrumait le regard de Molly. Un gorille filtrait les entrées, et il fallait moyenner un paiement pour passer.
Devant lui, un énergumène vociférait, offusqué de la somme demandée, le type exact du loser des bas quartiers : une face de chien galeux, décharné dans des vêtements trois fois trop grands. Il portait un short de basket-ball et une casquette des Yankees, qui juraient avec une veste de costume XXL et d'énormes chaînes en toc, le tout formant un grossier medley de tenues de rappeurs vues à la télé.
Le videur regardait en l'air en mâchouillant un chewing-gum à l'image d'un bœuf en train de brouter de l'herbe, indifférent au bourdonnement de la mouche à merdes dans ses oreilles, modèle philosophique auquel le brave homme s'astreignait comme il était interdit de fumer sur le palier. Molly se braqua vers Tessa avec anxiété :
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Clan V
AcciónLes temps ont bien changé depuis l'époque glorieuse où les vampires de légende chassaient les êtres humains pour se repaître de leur sang. Faibles et anémiés, dépourvus de crocs, ils comptent aujourd'hui sur le clan pour survivre. Avec ses membres i...