#45 Deux faces (part 2)

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Le black baraqué prenait toute l'embrasure. La surprise se plaqua sur son visage lorsqu'il découvrit Ji', dans les bras d'un grand dadais blanc comme un cul. Elle fit un bond en arrière, le plus loin possible d'Ewen, c'est-à-dire pas très loin, dans l'espace ridicule entre l'armoire PVC et le mur, qui n'était guère plus spacieux que dans un placard à balais.

« Amad ! Tu es là ! s'exclama-t-elle avec un sourire emphatique. Je te présente Wendel. Tu sais, il était avec nous chez Faust, tout à l'heure...

- Oui, je me souviens, c'est le type qui attendait planqué dans un trou quand je suis arrivé. C'est un plaisir. Vraiment ! Merci pour le coup de main ! »

Il sourit, du sourire le plus sardonique que le gentil fils à papa ait pu contempler dans sa courte vie, et en contemplant ses lèvres se retrousser au-dessus de ses dents avec un ravissement tout carnassier, il crut bien qu'il allait se faire déchiqueter : au milieu du beau cordon d'émail blanc surgissait quatre canines monstrueuses, en métal doré, des crocs de vampires comme on en voit qu'à la télé. S'il avait encore un doute sur la nature de ce type, ces jolies dents venaient de le réduire en charpie.

« Wendel, voici Amadeus Drake, mon big bro. »

Ewen pâlit. Amadeus Drake, c'était le nom que Kob leur avait balancé bêtement à l'entrepôt, celui du chef des vagabonds. Celui-ci enchaîna aussitôt, en souriant de plus belle :

« Tu peux m'appeler Amad, mon petit Wenje. Je peux t'appeler Wenje, hein ? Pas de formalités entre amis ! Sinon, tu fais quoi dans la vie ? 

- Bah... Je suis étudiant... Fac de droit... Troisième année...

- Et t'habites où ?

- L'embête pas, grogna Ji', l'air mauvais. Tu voulais me dire quoi ?

- Sacha se sent pas très bien. Uma Baba t'appelle.

- Merde ! J'y vais ! »

Elle ressortit du débarras sans attendre. Ewen se retrouva en tête à tête avec le frangin qui se réjouissait de cet entretien privé qu'il avait à peine provoqué. Le questionnaire débuta :

« Ça fait longtemps que vous vous voyez ?

- On vient de se rencontrer, bredouilla Ewen. On est pas... »

Amad le fusilla du regard. Ewen ravala dare-dare ses paroles.

« Enfin... C'est tout récent...

- Elle te plaît, Ji' ?

- Beaucoup.

- Qu'est ce que t'aimes chez elle ?

- Euh... »

Ewen coincé au fond de cette cellule poussiéreuse et sombre voyait sa vie défiler, tandis que son cerveau carburait pour trouver la réponse qui le sauverait.

« Écoute, mon petit Wenje, soupira Amad, je suis vraiment pas méchant. Faut pas se fier aux apparences, je suis un gars doux, je t'assure ! Mais faut rester réglo. Avec moi, mes amis, Ji'... Ji', elle est comme une petite sœur pour moi. J'aime pas quand elle pleure, vraiment pas... Ça me fout en rogne, et quand je suis en rogne, je fais des trucs que j'aime pas... Ce serait extrêmement dommage d'en arriver là. Alors, je compte sur toi, d'accord, Wenje ? »

Amad pressa d'une main toute fraternelle le chétif trapèze d'Ewen qui gémit :

« C'est compris ! Parfaitement compris !

- Merveilleux ! Je sens qu'on va bien s'entendre. Allons, retrouver Ji'. »

Il claqua affectueusement l'omoplate de son nouvel ami pour l'inviter à avancer.

Dans la salle de concert, le calme était revenu. Ji' et Uma Baba s'occupaient de Sacha. Ez', torse nu, l'épaule bandée, se leva péniblement à leur approche.

« Hé ! Wendel ! Ji' emmène Sacha au centre. Tu viens aussi ?

- Non, intervint Amad, il allait partir.

- Ouais, acquiesça Ewen en consultant furtivement son portable, faut que j'y aille. »

L'écran affichait plusieurs appels en absence de la part d'un harceleur de sa connaissance, extrêmement buté. Le matin même, ce dernier faisait pourtant toujours l'autruche, la tête fourrée dans l'oreiller. Pourquoi n'avait-il pas pu continuer à faire le mort une demi-journée ? Il était forcément arrivé quelque chose à Ava. Ez' soupira :

« Dommage. Je vais prévenir Ji'.

- Non, pas la peine. Tu lui diras juste de m'appeler.

- OK, ça roule. Je te raccompagne jusqu'à ta caisse. »

Ez' happa sa vieille veste en jean usé qui traînait sur une pile de chaises et sortit, précédé d'Ewen. Dehors, la nuit rouge fraîchissait. Le jeune homme aida son aîné à se couvrir. Sous la coulure sanglante d'un lampadaire, un crâne de bélier en feu apparut sur son dos flétri et marbré, barré à moitié par le bandage blanc qui le sanglait : c'était un splendide tatouage tout en couleur et de grandes dimensions. Ez' sortit une cigarette. Ewen lui présenta la flamme de son briquet.

« Désolé d'avoir foutu ton rendez-vous en l'air, lui dit le quinquagénaire en recrachant sa bouffée, et merci pour ton aide. Franchement... »

Il frappa sa poitrine du poing.

« ... ça me touche. J'oublierai pas.

- Je vous aurais pas laissé tomber. J'espère que Sacha pourra sortir du joug de ce sale type. J'en ai parlé à Ji'. Il y a des associations, si vous voulez pas aller voir les flics.

- Le truc, c'est que Faust, il a le système de son côté. Il aura pas d'emmerdes. Nous, par contre, on risque gros...

- Si vous avez peur d'agir, alors c'est vrai, vous êtes impuissants contre lui. »

Ils s'arrêtèrent devant le coupé sport japonais. Ez' tira à plein poumon sur sa cigarette et soupira :

« Je l'admets, j'ai peur. Je nierai pas. Derrière Faust, il y a pire : Méphisto, d'un côté, le Judas de l'autre. Nous, on est là, au milieu de leurs histoires. Rien que de la chair à pâté... Quand je suis revenu ici et que je suis allé voir Faust, tu sais, j'avais plus rien à perdre. J'aurais jamais imaginé rencontrer Sacha à ce moment-là, et encore moins redevenir papa. Et maintenant, je suis comme un con, je tremble comme une feuille morte à l'idée de la perdre, je voudrais pouvoir me barrer très loin avec elle, mais je peux pas... Je sais pas quoi faire... Je veux pas revivre ça encore une fois... Bon sang ! Je pourrai pas ! »

Il se couvrit la bouche de la main, en se frottant la mâchoire. Ses pupilles dilatées fixaient la nuit devant lui, mais ce qu'il voyait, Ewen ne pouvait le voir : le film mnésique de ses pensées imprimait sur le fond noir de sa rétine une scène d'horreur. Seul l'éclat des larmes à la surface de ses globes oculaires animait encore ses traits pétrifiés, figés dans le passé. Sa voix remonta du fond des âges, profondément brisée :

« J'ai eu une femme et un fils, balbutia-t-il. C'était dans une autre vie... Je suis mort avec eux, il y a des années de cela. J'étais revenu à Rammestad pour en finir. Mais, j'ai rencontré Sacha, et maintenant, je vais redevenir papa... C'est un miracle, la preuve que quelque part, je suis encore en vie... »

Ez' eut un hoquet à la fois moqueur et surpris, qui s'épanouit en un sourire inespéré. Son regard s'en trouva tout à coup réchauffé.

« Bon, j'arrête de te saouler avec mes histoires de vieux. Faut que tu rentres. T'as ta vie à vivre. Fais pas comme moi : évite les emmerdes et conduis pas trop vite. Je te dirais bien de pas revenir, mais Ji' est une fille géniale...

- Je sais ça. Rétablis-toi, lui lança Ewen en s'installant au volant. Oublie pas que Rik et sa bande peuvent rien faire sans toi. »

Il referma la portière et ouvrit la vitre. Le moteur ronronna. Ez' donna de petites tapes paternelles sur l'épaule d'Ewen avant de s'écarter promptement pour le laisser manœuvrer.

« Rentre bien, gamin. »

Clan VOù les histoires vivent. Découvrez maintenant