Ji' commençait à regretter d'avoir refusé si vite les tongs qu'Ewen avait offert de lui prêter, gênée comme elle était à marcher avec ses grosses baskets chunky sur le sable blanc de la Marina. Très huppé, festif et branché, ce lieu touristique du quartier sud était le point de rendez-vous le plus apprécié de la jeunesse nantie de Rammestad. On adorait ses salons lounges ultra-connectés aux bords des quais, sa plage artificielle avec son terrain de volley, le canal où l'on pouvait louer des canoës, son bar qui servaient des cocktails très prisés, et son agenda événementiel toujours bien rempli qui proposait des concerts jazz ou rock, et même des soirées DJ. Quantité d'héritiers, étudiants ou fraîchement diplômés, de nouveaux actifs promis à des carrières dorées, se retrouvaient ici de jour comme de nuit, dans cet asile de vacances au beau milieu du centre d'affaires hyperactif et bétonné.
Autant dire que ce genre d'endroit, on ne s'y rendait qu'avec un portefeuille bien bombé, alors Ji' n'était pas franchement une grande habituée. Elle avait la nette impression de détonner dans ce décor qui, tout en restant nature et écolo s'enduisait d'un vernis BCBG. Ewen, en revanche, — les mocassins de cuir à la main et les lunettes noires sur le nez — avançait comme un poisson dans l'eau à travers une foule de gens, jeunes et riches, tous pareils à lui, mais en moins distingués. Jean délavé, chemise bohème avec gilet, et quantité de bijoux en bois ethniques autour du cou et du poignet, il avait l'air d'un mannequin venu tout spécialement pour une séance photo sur la jetée, devant cet arrière-plan magnifique qu'offrait le bassin dont la surface lustrée réfléchissait avec clarté la verte dentelle du parc et l'azur éthéré. Le soleil olympien faisait tout reluire, le blanc des murs, le sable des dunes, l'onde limpide, et sa chevelure blonde de prince charmant. Beau, intelligent, bien né. Le sourire qu'il lui jeta irradiait tant de splendeurs que les pieds de Ji' refusèrent net d'avancer. Que faisait-elle ici, avec monsieur Parfait, dans ce club de fils et filles à papa friqués ?
« On peut rester là si tu veux, et profiter du soleil sur les chaises longues. Est-ce que tu voudras manger ou boire quelque chose ? »
Impossible qu'elle s'allonge sur ces grands sièges pour se dorer la pilule comme une de ces gazelles en maillot de bain.
« Un jus suffira. »
Mais, un fumet de viande qui passait par là charma ses papilles. Une serveuse sortait du restaurant avec des assiettes chaudes de burger frites maison. Ji' suivit à la trace son mouvement. Son ventre en sentant le repas s'éloigner poussa un borborygme plaintif, long, insistant, désespéré. Elle n'avait rien avalé de la journée. Ewen demanda :
« Tu es sûre que tu ne veux rien manger ? »
Ji' déglutit la surabondance de salive qui l'empêchait de parler.
« Un petit peu, si. »
Jamais Ewen n'aurait cru que sa petite bouche puisse s'ouvrir si grand. Les deux mains sur le bun, les babines retroussées, Ji' engloutissait son hamburger double épaisseur avec la bestialité d'un fauve affamé, sans se soucier des couverts en inox propres et luisants que la serveuse avait gentiment mis à disposition dans une pochette tressée. Pas une fois, depuis que son plat était arrivé, elle n'avait ouvert la bouche pour autre chose que manger, ses yeux étaient restés rivés sur son contenu, c'est à peine si elle se souvenait qu'il existait. Ewen n'osait l'interrompre et observait d'un œil amusé cette mâchoire de guerre équipée de vingt-huit dents réduire ce pauvre steak haché de boucher en bouillie. Même les yakitoris qu'il avait commandés en apéritif pour accompagner sa bière blonde allégée avaient été sauvagement dévorés. Sur le champ de bataille, le ketchup sanguinolent avait giclé ; la bedaine briochée avait été éventrée, le régiment de frites décimé ; les seules rescapées étaient celles ramollies qui avaient sauté dans le jus de viande pour ne pas se faire attraper. Ji' suça goulûment les éclaboussures de sauce sur ses doigts. C'était tout ce qui restait de cet impitoyable festin, depuis que le dernier morceau avait disparu au fond de son gosier.
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Clan V
ActionLes temps ont bien changé depuis l'époque glorieuse où les vampires de légende chassaient les êtres humains pour se repaître de leur sang. Faibles et anémiés, dépourvus de crocs, ils comptent aujourd'hui sur le clan pour survivre. Avec ses membres i...
