2.Noah

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J'avais enfin fini de vider les cartons de notre dernier déménagement. Je m'étalai de tout mon long sur le matelas dur de mon nouveau lit.

J'observai ma nouvelle chambre, bien loin de ressembler à celle que je possédais avant. Plus petite, les murs étaient peints d'un gris terne, les étagères penchaient légèrement vers le bas, et bien sûr, mon matelas était aussi dur que de la pierre. Je me redressai sur les coudes, et regardai l'heure sur mon vieux réveil : 18h35.

Je sortis de ma chambre, et me dirigeai vers la porte.

- Je vais visiter un peu.

Dehors le vent soufflait, pourtant il ne faisait pas très froid. Je marchai un bon moment avant d'atteindre le bourg, le regard vagabond, les yeux passant d'un bâtiment à un autre dans un constant besoin de découverte.

J'entrai dans un Starbucks, faisant tinter la clochette. Plusieurs visages inconnus se retournèrent vers moi, la vendeuse me sourit et prit ma commande.

- Un cappuccino s'il vous plait.

Elle me prépara mon café pendant que je cherchais mon porte-monnaie. Je repartis, quelques minutes plus tard, ma boisson à la main, cherchant le lycée. Demain je ferais ma rentrée dans un nouvel établissement, et je ne connaitrais personne.

Honnêtement, je ne me faisais pas de soucis pour ça. Avec tous les déménagements dans lesquels ma mère nous avait trainés, mon frère et moi, j'avais de l'expérience.

Mais cette fois-ci, elle m'avait promis que c'était notre dernier déménagement. Je passai le BAC à la fin de l'année, et pour elle, hors de question que je change de lycée l'année des épreuves.

Après une demi-heure de marche, je me trouvai face au lycée, avec l'impression d'être un lilliputien aux pieds d'un géant.

Grand, imposant avec d'immenses volets bordeaux cachant les fenêtres. Le bâtiment en pierre paraissait vieux et usé, mais cela lui donnait un charme certain. Il était magnifique. Je m'approchai de la grande grille noire, et tirai les barreaux vers moi, comme si elle allait bien gentiment s'ouvrir. Puis je me souvins qu'on était dimanche. Et que les lycées, ce n'était pas ouverts le dimanche.

J'allumai une cigarette tout en continuant à observer la bâtisse puis me retournai, près à repartir explorer cette ville. Ce fut là que je l'aperçu. Une fille, assise sur un banc non loin. Et je me stoppai net dans mon élan.

Ses yeux étaient plongés dans le livre posé sur ses genoux. Elle parcourait les lignes de l'œuvre aussi avidement que si elle n'avait pas mangé depuis des semaines. De là où j'étais, je pouvais voir ses cheveux blonds coupés aux épaules, et ses baskets Adidas, un jean noir et un pull bleu marine. Je ne pouvais distinguer son visage, mais je n'avais aucun doute sur le fait qu'elle était certainement très belle.

- Pourquoi tu me fixes ?

Je reculai un peu, surpris par le ton dur de sa voix. Ses yeux bleu-verts me fixaient comme si j'étais un extra-terrestre. Elle ne semblait pas en colère, enfin pas énormément, mais ses lèvres pincées me firent comprendre que j'avais intérêt à répondre si je ne voulais pas qu'elle s'énerve.

- Pour la seconde fois, pourquoi me-fixes-tu ? répéta-t-elle.

- Je euh...

Problème ? Je n'avais aucune autre explication que celle qui tournait en rond dans ma tête. Je la regardais, simplement parce qu'elle était belle.

- Je t'ai posé une question ! s'énerva-t-elle.

Son ton monta, presque à en devenir agressif.

- Je euh, je te regarde, parce-que, parce-que tu es belle, répondis-je piteusement.

Je sentis le rouge me monter aux joues. C'était la phrase la plus pathétique de toute l'année. Je faisais pitié...

Elle me lança un regard glacial.

Je restai planté là, bouche-bé à la regarder se lever et partir à grande vitesse dans la direction opposée. Je finis quand même par lui crier :

- Attend ! Comment tu t'appelles ?

Seul le silence me répondit.

Elle ne s'était pas retournée, n'avais pas pris la peine de me demander mon nom, ni même de me donner le sien. Je me remis en marche, un peu perturbé par ce qui venait de se passer.

Pourquoi j'avais réagis comme ça sérieux ? 

« C'est bizarre de fixer quelqu'un comme ça Noah ! Qu'une personne soit jolie ou non, ça reste quelque chose à ne pas faire ! »

Cependant, cette fille, elle était vraiment belle. Je ne pouvais m'empêcher de repenser à son ton froid et à la façon dont son visage s'était refermé lorsque je l'avais complimentée.

Puis, sans raison, mes pensées se mirent à divaguer. Passant par souvenirs d'enfance, chagrins d'amours, tous mes déménagements, mes amis d'ailleurs. S'infiltrant dans le moindre recoin noir de mon esprit, pensées glauques, erreurs monumentales, humiliations publiques... Tout y passa.

C'était étrange cette faculté qu'avait le cerveau humain de se décider, sans raison, à naviguer dans nos souvenirs et à faire ressurgir tout et n'importe quoi. Comme une espèce de banderole qui dirait : « Tiens, souviens-toi de ce moment. C'était hyper humiliant haha ! »

Je me retournai, les yeux perdus dans le vide, et je refis à l'envers le chemin vers la maison. Je déambulai encore une demi-heure dans le centre-ville avant de rentrer chez moi. Mon frère était affalé sur le fauteuil, son casque vissé sur les oreilles et une manette à la main. Ma mère était sûrement partie bosser. Elle travaillait dans une usine, et certaines semaines, on ne la voyait que quelques heures. Elle dormait quand on partait le matin, et elle était au travail quand on rentrait le soir. Elle travaillait même le week-end une semaine sur deux. Ça faisait seulement quelques jours que nous étions arrivés à Chattam, et depuis, elle n'avait pas arrêté.

J'attrapai une pizza surgelée dans le congélateur, et la mit au four. Je sautai sur le canapé à côté de mon frère, et attrapai la deuxième manette. Il lança une nouvelle partie et retira son casque.

J'adorai les soirées comme ça. Quand j'étais seul avec mon frère, devant la console. Je me sentais proche de lui.

On avait toujours été plus ou moins proches et c'était fortement dû à l'absence fréquente de notre mère. Quand il était plus jeune, c'était moi qui le récupérais à la fin de l'école, c'était moi qui m'occupais de lui quand il se blessait, c'était moi qui signais ses mots, parce que ma mère était trop occupée pour le faire, c'était aussi moi qui l'avais défendu face aux enfants qui le harcelait avant.

J'avais été pour lui, son plus gros pilier en l'absence de notre mère, et j'en étais fier, seulement en ce moment, on s'éloignait de plus en plus. C'était pour ça que je privilégiais nos moments à deux, et que j'en profitais à fond. 

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