63.Samuel

6 0 0
                                        

- Sam ?

Je me retournai en entendant mon nom.

Après avoir reçu le message d'Emma, j'avais hésité pendant longtemps entre rester à la boulangerie et venir la retrouver à l'hôpital. Puis j'en avais conclu que si elle m'avait envoyé un message, c'était qu'elle ne m'en voulait pas trop de m'être comporté comme un gamin. Alors j'avais foncé.

J'avais envie de la voir. J'avais constamment envie de la voir.

- Salut, dis-je en enfonçant un peu plus mes mains dans les poches de mon blouson.

- Merci d'être venu.

Je m'attendais à tout, sauf à ça. Emma m'adressa un sourire franc qui fit s'emballer mon cœur. Depuis quand mon palpitant avait-il cette tendance à s'accélérer en sa présence ?

- Pourquoi tu me remercies ?

- Parce que tu es venu, dit-elle en passant devant moi pour s'assoir sur un banc de l'autre côté de la route.

Je la suivie en silence, triturant nerveusement la boite dans ma poche.

- Comment va-t-il ?

- Il fait le dur mais ça se voit qu'il a mal. Enfin, il est heureux d'être réveillé, dit-elle en s'étirant.

Je hochai la tête, ne sachant quoi ajouter. J'étais content qu'il se soit réveillé, l'attente avait été longue, même si je n'avais pas vraiment pris de ses nouvelles puisque j'étais accaparé par le fait qu'Emma ne me parlait presque plus.

- Je suis désolé, déclarai-je en m'asseyant à ses côtés.

- C'est pas grave. Je n'aurais pas dû te mettre de côté comme ça. J'ai pas su gérer.

- Pourquoi tu t'excuses toujours à la place des autres, soufflai-je en penchant la tête en arrière.

- Je n'en sais rien, murmura-t-elle.

- Tiens.

Elle observa sans comprendre la petite boite noire que je lui tendais. J'étais sûr d'être au moins aussi rouge qu'un coquelicot mais tant pis, je l'avais acheté, il était trop tard pour reculer.

- Joyeux Noël, dis-je tout bas.

Emma s'empara de la boite en me fixant, un point d'interrogation au fond de ses grands yeux.

Doucement, elle releva le couvercle et ses iris restèrent bloqués sur le contenu.

- C'est...commença-t-elle.

J'étais nerveux. C'était la première fois que j'offrais quelque chose à une fille.

Isaac avait passé des heures à tenter de m'expliquer la psychologie féminine sans que je n'y comprenne rien. Finalement il m'avait juste conseillé un magasin de bijoux en me disant que j'étais, je cite « une cause perdue ».

J'avais eu du mal à me décider. Tous ces bijoux me semblaient tellement banals. Il me fallait quelque chose de mieux, de différent. Quelque chose d'aussi incroyable que la fille à qui j'allais l'offrir.

Et puis je l'avais trouvé.

C'était un fin collier en or au bout duquel pendait une rose. Mais ce qui différenciait ce collier de tous les autres, c'était la pierre au cœur de la fleur, une pierre à la couleur de ses yeux, parfaitement équilibrée entre le bleu et le vert.

Ça m'avait paru évident.

- Ça te plait ? demandai-je nerveusement.

- Sam ?

- Oui ?

- Tu...C'est...

Emma me fixait, ses yeux s'agrandissant, sa bouche s'ouvrant pour se refermer aussitôt, à la recherche de mots qui n'arrivaient pas. Mon inquiétude grandissait en même temps que le ciel se couvrait.

- Personne ne m'avait jamais offert ce genre de...cadeau, souffla-t-elle.

- Vraiment ?

- Ouais. D'habitude à Noël, ma mère m'offre de la peinture ou un truc du genre. On n'a pas beaucoup d'argent, justifia-t-elle.

- Et c'est tout ?

- Et c'est tout, répéta-t-elle.

Emma sortit le bijou de sa boite pour l'observer de plus près.

- Cette année, elle ne m'a rien offert. Mais je ne lui en veux pas, elle se tue au travail pour que je puisse vivre convenablement. Et puis j'ai reçu une écharpe de la mère de Noah. Et des messages de mes deux meilleurs amis.

Je l'écoutai en me rendant compte de la similarité de nos vies.

Ses Noëls semblaient bien mornes, à l'image des miens avant que je ne découvre la boulangerie de Cody. J'étais très bien placé pour comprendre ce qu'elle vivait. Ce sentiment de solitude un jour où tout le monde est rassemblé, je le connaissais bien. L'année prochaine je l'emmènerais là-bas.

- Il est magnifique Sam. C'est le plus beau cadeau, qu'on m'ait jamais fait, dit-elle avec un sourire immense.

- C'est vrai ? Tu trouves ? m'exclamai-je.

- Oui. Ce collier est...Je n'ai même pas de mots pour décrire à quel point je le trouve incroyable ! Merci !

Emma était rayonnante. Elle regardait le collier comme un chercheur d'or regarderait un diamant.

- Tu, tu veux que je t'aide à le mettre ? demandai-je.

- Si tu veux.

Elle déposa le collier dans le creux de ma main et se tourna dos à moi. Ses cheveux étaient déjà relevés avec une pince et j'eus juste à lui passer le bijou autour du cou. Enfin, « juste », c'était un grand mot. Mes mains tremblaient comme des feuilles et à chaque fois que j'effleurais sa peau mon ventre se contractait comme avant un examen.

Je ne savais pas ce qu'il m'arrivait, mais peut-être que mon instinct avait raison finalement. Peut-être que c'était ça, tomber amoureux.

- Ça me va comment ? demanda-t-elle en rougissant légèrement.

- Ça te va...parfaitement bien.

Et ceci était un euphémisme. Le collier brillait légèrement autour de son cou, illuminé par les rayons du soleil, donnant à sa peau une teinte étrangement dorée pour un jour d'hiver. La rose tombait un peu en-dessous du creux de son cou et la pierre rendait à ses yeux un éclat surnaturel épatant. Elle était éblouissante.

- Merci.

Cette situation commençait à devenir vraiment gênante. Il y avait ce silence étrange qui régnait quand j'étais avec elle, mais pour une fois - peut-être parce que mon cœur battait plus vite que d'habitude - je le trouvais embarrassant.

Nous étions là, assis côte à côte sur ce banc, sans savoir quoi dire. J'essayais en vain de trouver une vanne à faire, sans trouver quelque chose de vraiment drôle à dire. Pourtant, ma bouche ne semblait pas d'accord avec mon cerveau.

- Qu'est-ce qu'une grenouille sans pâtes ? lançai-je en le regrettant immédiatement.

Emma me jeta un regard étonné mais joua tout de même le jeu.

- Un têtard ?

- Non.

- Une limace ?

- Non.

- Euh, je n'en sais rien.

- Une gre. Parce que sans pattes avec un seul « t ». Pâtes, comme, les nouilles...expliquai-je piteusement.

La jeune fille me jeta un regard moqueur avant d'éclater de rire devant ma tête. Son rire engendra le mien et bientôt nous n'étions plus que deux abrutis morts de rire sur un banc à cause d'une blague nulle.

J'étais un abruti, mais à cet instant, j'étais un abruti heureux. 

Les Fantômes de Nos PassésDes histoires addictives. Découvrez maintenant