19.Samuel

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Je suivis des yeux le corps mouvant du camarade d'Emma, sans vraiment comprendre cet élan d'impulsivité. La petite blonde semblait d'ailleurs tout autant surprise que moi.

- Euh, c'est moi qui l'ai fait fuir ? grimaçai-je.

- Je n'en sais rien, dit-elle en soupirant. Peut-être bien, il n'est pourtant pas très timide.

- Peut-être qu'il a cru que j'étais ton copain.

- Bah, ça ne risque pas.

- Pourquoi ?

- Parce que je venais de lui dire que je n'avais jamais eu de copain.

Je la regardai, un sourire moqueur aux coins des lèvres.

Honnêtement, ça ne m'étonnai pas, Emma n'était pas le genre de fille à s'embarrasser d'un copain.

Je pris la place fraichement libérée sur la balançoire et m'élevai de plus en plus haut. C'était agréable de sentir le vent fouetter son visage, de voir ses pieds toucher le ciel, ou tout simplement de s'amuser. Je sentis la balançoire d'Emma s'agiter à ma droite, et le sourire sur mon visage s'agrandit de plus belle.

Je n'aurais voulus partager ce moment silencieux avec personne d'autre qu'elle. C'était étrange comme ça faisait du bien un peu de calme après une semaine mouvementé. Affronter mes parents, le lycée, les clients de la boulangerie, mon frère, les soirées foireuses et l'angoisse des examens, ce n'était pas de tout repos !

- Sam, qu'est-ce que tu fais ici, pour de vrai ?

- Je fuyais le lycée, et la partie sombre. Et mes parents accessoirement, ajoutai-je avec un haussement d'épaules.

- Pourquoi tu vis là-bas ?

- Ah bah ça ! Demandes à mes parents, j'en sais rien, soufflai-je. Sûrement encore une de leurs super idées, en tout cas ce n'est certainement pas la plus brillante...

- Je veux bien te croire.

Perdu dans mes pensées, je ne la vis pas s'éloigner des balançoires, c'était juste quand le silence devint un peu long que je réalisai qu'elle était partie. Un peu incrédule, j'observai le parc, mais ne la vis pas. Elle était vraiment partie. Sans un mot, même pas un au revoir.

Raaah ! Elle m'énervait. Elle et sa manie de toujours rester froide, loin de tout et de tout le monde.

Il n'était pas si tard, mais il faisait froid. Peut-être que je ferais mieux de rentrer à la maison...

C'était fou comme on pouvait avoir si peu envie de se retrouver chez nous même après une longue et rude journée. Pour certaine personne, c'était même plus difficile d'être chez soi que d'être au travail ou à l'école. C'était mon cas.

Depuis petit je me posais la même question : pourquoi est-ce que mes parents m'avaient gardé ? A quoi bon faire un enfant si c'était pour le délaisser dès qu'il atteignait l'âge de se débrouiller un minimum seul ? Tout ce qu'ils savaient faire, c'était me crier dessus. A chaque fois que l'un d'eux ouvrait la bouche en s'adressant à moi, c'était pour me faire des reproches.

Rentrer chez moi aurait dû être synonyme de repos, d'amour et de bienêtre. Chez moi, c'était plutôt synonyme de colère, stress et hurlements.

Famille ? La seule famille que j'avais, c'était mon frère, et même si je le voyais de plus en plus, je ne le voyais quasiment pas. C'était triste à dire, mais ma famille avait éclaté en morceaux le jour où j'étais né. Enfin bon, on s'habituait à tout, même à la solitude. J'avais appris à trouver ailleurs ce que j'aurai dû avoir de la part de mes parents. Je l'avais trouvé en Martin. J'espérais le retrouver en Emma, et si elle n'était pas la bonne personne, je chercherais encore. J'avais l'impression de passer ma vie à errer en espérant trouver ce qui comblerait le vide dans ma poitrine.

J'ouvris la porte, retirai mes chaussures, traversai notre minuscule entrée et tombai nez à nez avec ma mère.

Elle devrait être au travail à cette heure. Elle ne devrait pas être là. Moi non plus. Et elle le savait.

- Samuel ? Qu'est-ce que tu fais là ? me demanda-t-elle brusquement.

- Je te retourne la question, répondis-je d'un ton amer.

- J'ai finis plus tôt. Et toi ?

- J'avais sport. Je n'avais pas envie de faire sport.

Rien ne servait de lui mentir. Je passai devant elle feignant de croire la discussion close, mais ma mère ne semblait pas décidée à me laisser tranquille.

- Tu penses vraiment que je vais te laisser t'en sortir comme ça ? demanda-t-elle ironiquement.

- C'est du sport, rien d'important.

- Tu as sécher les cours Samuel.

- Nan sans blague ? Arrête de faire comme si tu te souciais de moi, sifflai-je.

Mon insolence fit monter sa colère et ce qui ne devait être qu'une petite réprimande, devint très vite une grande engueulade.

Les reproches fusèrent de chaque côté.

J'étais trop insolent, elle n'avait jamais été présente.

Je n'étais jamais à la maison, elle devrait se remettre en question.

J'étais trop susceptible, elle me criait tout le temps dessus pour rien.

J'étais le pire des fils. Elle était une mauvaise mère.

J'avais beau lui crier de toutes mes forces que c'était moi la victime dans l'histoire, elle refusait obstinément de voir les choses en face et d'assumer ses erreurs. J'avais compris que ça ne servait à rien de s'époumoner à lui expliquer que mon enfance avait été inexistante à cause de son incapacité à m'élever en tant que fils et non en tant que simple être vivant. J'aurais beau lui prouver par A plus B qu'à cause d'elle et de mon père j'avais grandi trop vite, qu'un enfant avait besoin d'attentions et d'amour, rien n'y ferait. Tant qu'ils continueraient à fermer les yeux, je resterais leur bouc émissaire.

Mais même en étant habitué à ces moments de cris, je ne me remettrais jamais du ton dur et insensible de sa voix lorsque ma mère était occupée à me hurler qu'elle aurait préféré que je n'existe pas. Je ne pouvais pas m'empêcher d'être à chaque fois un peu plus blessé quand je l'entendais me dire, les yeux dans les yeux, que j'étais la pire erreur de sa vie, que je n'étais bon qu'à lui apporter des problèmes.

C'était dur pour un enfant de grandir trop vite. C'était dur pour un enfant de ne pas se sentir aimer.

C'était comme s'il y avait au fond de moi l'enfant que je n'avais jamais eu l'occasion d'être, et que c'était lui qui recevait toute cette haine venant de sa propre mère.

C'était dur pour un enfant qui avait grandi trop vite, de sentir l'enfant en lui se briser.

Ma mère m'observait, le regard hautain. Rien ne m'enchanterait plus à cet instant que de la voir pleurer face à mon mauvais comportement, mais tout ce que cette affreuse femme se bornait à faire, c'était me menacer du regard.

J'aurais aimé sortir en claquant la porte pour ne plus jamais revenir, mais il était déjà tard. Je me résignai à m'enfermer dans ma chambre.

Est-ce qu'un jour mes parents ouvriraient les yeux ?

La toxicité de ma famille m'étonnerait toujours, elle ne faisait qu'augmenter sans jamais faillir. Mais je m'étais promis, il y avait 10 ans, que je partirais dès que j'aurai atteint la majorité. Et cette promesse n'avait fait que gagner en importance à la mort de Martin, quand j'avais pu constater sans aucun détour, que mes parents n'en avaient strictement rien à faire de moi. Ils ne savaient que me prendre la tête pour des choses sans importance. Continuellement. Je ne comprenais vraiment pas pourquoi mon frère n'était pas parti depuis longtemps.

Oh que oui je partirais, et plutôt deux fois qu'une.

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