88.Noah

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Et dire que ma seule permission de sortie avait été pour hier et que la soirée se terminait comme cela.

Lorsqu'ils étaient rentrés de l'hôpital, Sam ressemblait à un zombie, Emma avait l'air d'avoir fumé dix joints et Jordan semblait aussi perdu qu'un enfant en pleine foule. Ils formaient une belle brochette tous les trois.

La soirée s'était terminée comme cela. J'étais rentré chez moi et tous les autres étaient restés dormir chez Emma. Les jumeaux parce qu'ils n'habitaient pas là, et Sam parce qu'il n'avait plus de maison ni même de famille.

Je n'avais pas cherché à en savoir plus sur lui, ce que j'avais compris me suffisait. J'apprenais de mes erreurs. Fouiller la vie des gens n'est jamais une bonne idée.

Alors j'étais rentré.

Quand j'étais resté seul avec Thaïs, on avait beaucoup parlé. Tellement que j'avais eu l'impression qu'elle pouvait tout comprendre. Alors je lui avais parlé de mon frère, de mon père, de mes déménagements, de mon boulot, d'Emma, d'Angel.

Elle m'avait parlé en retour, s'ouvrant sans aucune pudeur. Elle m'avait parlé de son frère, de ses parents, de son obsession pour le sport, de la police criminelle, de son copain, de son exigence envers elle-même, de son sentiment d'infériorité, de la façon dont elle cachait si bien ses émotions.

En deux heures – parce que oui, ça avait duré deux heures – j'avais appris à la connaitre et inversement. Cette fille était fascinante.

Je n'avais pas vu les deux heures passer. Deux heures et cinq parties de dames. Cinq parties que j'avais toutes perdues.

Et voilà que je me retrouvais encore à l'hôpital. Je frissonnai en pensant que c'était dans ce même hôpital que le frère de Sam et celui d'Emma étaient décédés.

Aude entra dans ma chambre. Je ne bougeai pas, enfoui sous mes deux couvertures, je la regardai s'assoir près de moi.

- Bonjour Noah, sourit-elle.

- Bonjour, murmurai-je.

C'était drôle comme, à chaque fois que je me trouvais près d'elle, j'avais l'impression de régresser, de redevenir un enfant de huit ans.

- Comment vas-tu ?

- Pas très bien.

- Tu veux bien me raconter ?

Peut-être était-ce à cause de la façon dont elle me regardait ? Ou bien celle dont elle me parlait ?

- Ma soirée d'hier a été, disons, mouvementée, commençai-je en me redressant. Ça avait pourtant très bien commencé, c'était drôle. Puis Sam a eu un appel.

Les évènements se redéroulaient devant mes yeux pendant que je les lui dictais.

Je n'avais plus besoin de lui présenter les acteurs principaux de ma vie, ma psychologue savait tout. Peut-être même me connaissait-elle encore plus que je me connaissais moi-même.

- Il est devenu tout blanc, repris-je, et puis il s'est levé d'un bond. Emma l'a suivie et elle a embarqué son meilleur ami pour qu'il les conduise à l'hôpital. Hier soir le frère de Sam est mort.

Et le fait de dire cette vérité à voix haute me fit frissonner. Je me rallongeai sous mes couvertures.

- Et qu'as-tu fais pendant qu'ils étaient à l'hôpital ? me demanda Aude.

- J'ai joué aux dames en parlant avec la meilleure amie d'Emma, lâchai-je en me rendant compte de l'absurdité de ma phrase.

- Comment va ton ami ?

- J'en sais rien. Comment va-t-on quand on vient de perdre son frère ?

Aude sourit.

- Qu'est-ce que tu ressens par rapport à tout ça ? demanda-t-elle sans répondre à ma question.

- Je suis triste pour Sam, mais je ne connaissais pas son frère donc je ne suis pas vraiment impacté.

Elle hocha la tête.

- Vous pensez que j'ai encore besoin de vous voir ? demandai-je.

- Comment ça ?

- Est-ce que vous m'aidez vraiment ou est-ce que je vous vole votre temps à vous parler alors que je pourrais le faire avec mes amis ?

- Qu'est-ce que tu en penses toi ?

- En parlant avec Thaïs hier soir, j'ai eu comme l'impression de parler avec vous. Alors je pense, que je n'ai pas vraiment besoin de ces séances. En fait, pour être honnête, je pense même que je n'en ai jamais eu besoin, conclus-je.

Nouveau hochement de tête.

- Je suis d'accord avec toi.

Aude se leva, déposa une boite sur ma table de nuit.

- Au revoir Noah. J'ai été enchantée de te rencontrer, sourit-elle.

- Au revoir Madame Aude, répondis-je.

Elle rit légèrement et sortit de la pièce.

Cette femme allait me manquer. J'adorais sa voix et la façon qu'elle avait de m'écouter sans me juger. Je savais que c'était son métier qui l'exigeait, mais c'était quand même très plaisant.

Je m'enfonçai un peu plus dans les couvertures et ouvrit la boite. Des chocolats.

Angel était partie, Emma était libre, Sam aussi en quelque sorte. Était-ce la fin de nos malheurs ? Certainement pas.

La vie était bien complexe finalement.

Parfois, on avait l'impression de toucher le fond, puis on se rendait compte qu'on était encore en train de tomber. Et d'un coup d'un seul, sans vraiment savoir comment, on remontait la pente. Avec, ou sans aide. Le plus souvent avec.

Je pensai à Louann. Mon petit frère était passé par l'hôpital lui aussi. Il avait dévalé la pente à toute allure, s'était heurté à un mur, avait perdu l'usage de ses jambes et il s'était relevé quand même.

L'hôpital. Peut-être que c'était ça qui nous reliait finalement. On était tous passés par là à notre naissance, puis on y était retourné. Chacun notre tour.

Ou bien les personnes que nous avions perdues. Oui, c'était ça.

Ce qui nous reliait tous, c'étaient les personnes que nous avions perdues.

Voilà ce qui nous reliait tous les trois : Emma, Samuel et moi.

Lucas. Isaac. Angel.

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