56.Samuel

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Je me précipitai vers elle. Mon cœur battait à toute allure. Emma s'était écroulée sans un mot.

Je la pris dans mes bras en lui chuchotant les phrases que j'aurai aimé entendre le jour de la mort de Martin, même si les conditions étaient différentes, je les espérais rassurantes, cependant, je doutais qu'elle m'entende. La petite blonde était dans un état de choc tel, que ses oreilles devaient certainement être bouchées. Comme si elle était enfermée dans une bulle géante.

Je connaissais bien ce sentiment. C'était celui qui m'avait habité pendant deux années entières après que j'ai vu le corps de mon meilleur ami disparaitre dans une house mortuaire. Cette image m'avait hanté pendant longtemps, parfois encore elle apparaissait dans mes cauchemars. Et après avoir vécu la tête sous l'eau pendant deux années entières je ne voulais pas qu'Emma ait à subir la même chose.

- T'as intérêt à te réveiller le géant à bouclettes, murmurai-je en jetant un coup d'œil à son corps endormi.

J'eus du mal à calmer Emma. Elle s'accrochait à moi comme si j'étais sa seule porte de sortie. Je la berçai doucement, sans pour autant réussir à calmer sa respiration haletante et ses sanglots démesurés. Les larmes la submergeaient comme un tsunami. Elle semblait se noyer dans les perles salées qui roulaient sur ses joues.

Une dizaine de minutes plus tard passées à essayer de la consoler en vain, je décidai de l'emmener prendre l'air.

- Tu peux marcher ? demandai-je doucement.

La jeune fille hocha la tête et tenta de se mettre debout. Elle tangua un instant, réussit à se stabiliser et commença à avancer d'un pas hésitant, et lorsque je lui pris la main, ses genoux cessèrent de s'entrechoquer. Nous passâmes devant la mère en pleure de Noah et, après lui avoir adressé quelques mots que j'espérai bienveillants, j'emmenai Emma hors de l'enceinte étouffante de l'hôpital.

- Tu veux de l'eau ? lui demandai-je.

La jeune fille secoua la tête, les larmes n'arrêtant pas de couler sur ses joues, le souffle court et les yeux rouge sang.

Je la berçai encore pendant un long moment, assis ainsi sur le trottoir, avant que ses larmes ne se tarissent pour de bon.

Lorsqu'enfin ses sanglots furent éteints, je l'aidai à se relever et nous nous éloignâmes de l'hôpital.

- Où veux-tu aller ? demandai-je.

- Je n'en sais rien, pas chez moi en tout cas.

- Suis-moi alors, décidai-je.

Elle m'emboita le pas, les yeux vagues et le regard vide.

Je l'entrainai sur les toits de la partie sombre, là où la police ne venait plus et où j'étais sûr d'être tranquille.

Je m'assis sur les ardoises en pente douce d'une maison abandonnée aidant Emma à faire de même sans tomber.

Elle n'avait pas décoché un seul mot depuis qu'on était sorti de l'hôpital. Je m'inquiétais sérieusement. Après ce qu'elle venait de vivre, c'était normal d'être en état de choc, mais j'aurai quand même aimé qu'elle parle, qu'elle dise quelque chose, n'importe quoi, simplement qu'elle ne s'enferme pas dans son mutisme.

- Parle-moi Emma, s'il te plait.

- Que voudrais-tu que je te dise ?

- J'en sais rien, n'importe quoi.

- Si Noah meurt, ce sera de ma faute, déclara-t-elle.

- Emma...soupirai-je.

Elle n'ajouta rien, et moi non plus. J'avais beau ne pas être proche de Noah, l'avoir détesté même au départ, ce n'était pas un mauvais garçon, et j'avais même finis par le trouver gentil. Qu'on connaisse une personne depuis trois ans, une semaine ou deux jours, s'il lui arrivait quelque chose, la douleur était tout de même présente.

Je la regardai dessiner des visages sur la buée qu'avait apportée l'humidité du soir. Mon cœur était lourd. Je détestai la voir pleurer. Pourtant je ne pouvais rien y faire. Emma essuya rageusement ses larmes.

- Sam, je m'en voudrais toute ma vie s'il meurt. Tu comprends ça ? C'est ma faute si Noah est dans le coma, c'est ma faute et uniquement la mienne. Si je ne lui avais pas proposé de manger ces stupides glaces, il ne se serait jamais fait percuter, il ne serait jamais tombé dans le coma ! Tout est ma faute Sam ! Et je ne mérite plus de respirer si lui finit par pousser son dernier soupir, conclut-elle dans un murmure.

- Ce n'est en aucun cas ta faute ! m'emportai-je. Tu peux accuser n'importe qui si ça te chante : le destin, le monde, le conducteur, même moi s'il t'en prend l'envie. Mais jamais, jamais je ne te laisserais croire qu'il est dans cet état par ta faute ! Tu ne l'as pas poussé sous les roues de cette voiture, tu n'as pas fait fumé le conducteur exprès pour qu'il le percute. Dans cette histoire tu n'es qu'une victime de plus et je ne te laisserai plus jamais ne serait-ce qu'insinuer que tu mérites de mourir parce qu'il est dans le coma à cause de cet accident, tu m'entends !

Le regard que la jeune fille posa sur moi me fendit le cœur. Tellement plein de regrets, emplit d'une peur immense.

- Il ne mourra pas Emma. Je te le promets, chuchotai-je.

- T'as intérêt à tenir ta promesse Sam. Parce que dans le cas contraire, je ne sais pas si je tiendrais le coup.

Le silence retomba sur les toits de la partie sombre. On était tous les deux bien trop perturbés pour pouvoir apprécier à sa juste valeur la beauté du spectacle que nous offrait le soleil couchant sur les toits de Chattam. Seul le silence le respectait. On entendait plus que le bruit des oiseaux. Et celui de mes pensées qui tournaient à plein régime.

« T'as intérêt à te réveiller géant à bouclettes, sinon je viens en personne t'en foutre une dans l'au-delà. » 

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