Chapitre 24

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L'heure du thé se prolongea, baignant la pièce d'une ambiance feutrée et délicate. Telles des papillons s'attardant sur les délicates fleurs d'un jardin, les convives s'éparpillèrent en deux groupes distincts. L'assemblée des mères et des aïeuls s'érigea autour d'une table richement ornée, sous la présidence altière de Madame Ausbourg, dont l'aura imposante commandait le respect de tous. Ses paroles étaient comme autant de décrets, auxquels personne n'aurait osé s'opposer. De l'autre côté de la pièce, telle une cour de nymphes espiègles, le groupe des jeunes demoiselles se forma autour d'Élinor, qui se plaisait à être le centre de ce petit cercle.

Ainsi, dans ce salon aux allures d'un microcosme de la société, deux univers distincts se dessinaient : celui des aînés, empreint de traditions et de convenances, et celui de ces âmes, vibrant de jeunesse et d'insouciance. La scène offrait un spectacle contrasté, où les générations se côtoyaient avec respect et où les regards en disaient parfois bien plus long que les mots murmurés à voix basse.

Élinor réalisa avec amertume que les demoiselles pouvaient se révéler être de véritables créatures effrayantes, douées d'une cruauté insoupçonnée et d'une malice sans pareille lorsqu'il était question de rabaisser une ennemie désignée plus bas que terre. Heureusement, elle ne se laissait nullement démonter, telle une noble lionne défendant fièrement son domaine, campant avec fermeté sur ses positions et maniant sa répartie tel un fleuret acéré lors de chaque attaque qui se présentait à elle. La jeune fille perçut également qu'au sein de cette assemblée certaines bienveillantes se distinguaient, détachant leur générosité des médisances ambiantes pour s'élever en protectrices dévouées de leur hôte. Élinor, en sa perspicacité, ne pouvait s'empêcher de se méfier de cet apparent désintéressement, se doutant que derrière ces prévenances se dissimulaient peut-être des intérêts subtils et cachés. Malgré cela, elle reconnaissait que toute marque de bonté à son égard était bonne à prendre.

— Votre demeure est ravissante Mademoiselle Ausbourg, son cadre est si paisible... À quoi occupez-vous vos journées, demanda l'une de ces âmes charitables.

— En ce moment, j'étudie surtout Mademoiselle Polignac. Cependant, ce que je préfère c'est flâner dans les vastes landes qui entourent notre domaine, où l'herbe ondule gracieusement sous la brise légère ou bien errer parmi les bois mystérieux, dont les arbres séculaires semblent murmurer d'antiques secrets, tout cela m'emplit d'une félicité sans égale. Montée en selle, galopant au rythme cadencé de mon fidèle destrier, ou préférant une paisible promenade à pied, je parcours avec délice ces étendues grandioses, à la fois sauvages et enchanteresses. Et lorsque le sort me fait l'heureuse compagne de mes sœurs, alors chaque instant se teinte d'une joie indicible, décrit Élinor en levant les yeux au ciel, rêveuse.

— Vous en dressez un portrait si merveilleux, répondit-elle le regard brillant.

— Oh je crois que je pourrais vous décrire ces paysages pendant des heures.

— Et qu'étudiez-vous si assidument ?

— Comme vous autres j'imagine. Les bonnes manières, l'étiquette, la musique, le chant, la littérature, la poésie, l'arithmétique, l'histoire, les sciences, la danse, la religion... J'apprends aussi à gérer le budget et les affaires familiales et cela implique également l'apprentissage des langues étrangères telles que l'anglais, l'italien, l'espagnol, le chinois ou bien le russe car elles sont une porte ouverte au commerce international, énuméra-t-elle, croyant qu'il s'agissait là d'un programme tout ce qu'il y avait de plus banal.

Toutes les jeunes filles présentes autour de la table fixèrent Élinor avec affliction, la dévisageant comme si elle s'était muée en un oiseau rare.

— Lorsque vous évoquez le fait de vous occuper des affaires familiales, parlez-vous de l'apprentissage de votre rôle de maîtresse de maison et des arts domestiques, n'est-ce pas, demanda Mademoiselle Polignac, toujours aussi consternée.

— Point du tout ! Je fais allusion à la gestion de la comptabilité de nos comptes liés à nos vignobles, à nos banques et à notre commerce d'import-export. Disons que les aspects mathématiques impliqués sont assurés par ma benjamine Esther et ma mère, tandis que je m'attelle à étudier le marché pour accroître nos bénéfices, expliqua-t-elle promptement.

— Vous ne vous initiez pas aux travaux d'aiguille et à la couture, s'enquit une autre, curieuse.

— Ça ne m'intéresse guère. Seule Élisabeth y trouve un réel attrait, quant à moi, je considère ces activités comme des corvées ennuyeuses, rien de plus, répondit Élinor avec un brin de désinvolture.

— Votre père vous autorise-t-il à vous immiscer dans ses affaires, vous et vos sœurs ?

— Et bien, j'imagine que, n'ayant point de fils à qui léguer son savoir et son héritage, il ne voit aucun inconvénient à initier ses filles si elles manifestent un réel intérêt pour ces domaines. Nous prospérons dans divers secteurs d'activités, et il serait illusoire de faire porter à lui seul le fardeau de toutes nos entreprises, expliqua Élinor.

— Mais... Vous pourriez vous passer de l'intégralité de ces tâches ingrates afin de vous consacrer davantage à vos passions. Le travail est l'apanage des hommes, s'indigna Mademoiselle Polignac.

— Si le travail ne consiste pas à bêcher dans les champs mais à consulter des registres, je pense que nous sommes tout autant capable que nos homologues masculins, déclara Élinor en riant de bon cœur, et puis vous savez, ça me procure énormément de plaisir de m'atteler à cette tâche. Il y a là quelque chose de grisant dans l'art de faire des affaires. Je conçois qu'une jeune fille de mon rang ne devrait consentir qu'à trouver un beau parti et s'occuper de sa famille ce qui constitue bien sûr une besogne toute aussi noble et ardue, mais pour l'instant ça ne m'intéresse guère, mes aspirations sont ailleurs et je suis déterminée à saisir les opportunités qui se présentent à moi.

Même celles qui s'étaient montrées méprisantes vis-à-vis de la jeune fille la considéraient désormais avec de grands yeux remplis d'admiration.

— Comment trouvez-vous le temps de faire tout ça ?

— J'admets volontiers que je privilégie certains domaines plutôt que d'autres, ne croyez pas que j'excelle dans chacune de ces matières ! Pour vous donner quelques exemples, permettez-moi de confesser que je chante affreusement mal. En ce qui concerne la musique, je me suis arrêtée aux bases les plus salutaires du solfège, et je ne pratique le piano que pour accompagner parfois ma sœur Evalyn lorsqu'elle joue du violon. Quant à la danse, je crains de ne pas être à la hauteur de vos attentes, comme vous pourrez sûrement le constater ce soir d'ailleurs.

— Ah oui ? Pourtant j'ai trouvé que vous valsiez divinement bien au dernier bal.

— Oh, ça c'est sûrement grâce à Aron, confessa précipitamment Élinor avant de rapidement regretter ses paroles, distinguant les larges sourires qui naquirent sur les lèvres de ses semblables.

Leurs questions ne tardèrent pas à fuser de toute part, la laissant une nouvelle fois en pâture à leurs excès sentimentaux. Alors qu'elle avait jusque-là éviter l'intégralité de leurs interrogations concernant Monsieur Ashford, voilà qu'elle ouvrait obtusément la boîte de Pandore. 

ÉlinorOù les histoires vivent. Découvrez maintenant