Chapitre 75

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Élinor resta figée un instant, incapable de répondre, envahie par un flot de sentiments contradictoires. Les paroles d'Aron résonnaient en elle comme une sentence longtemps attendue. Elle voulut répliquer, se justifier, accuser peut-être — mais rien ne vint. Le silence qui suivit fut plus terrible que toutes les injures, plus cruel que tous les reproches.

Il la regardait toujours, mais quelque chose dans son regard s'était éteint. Ce n'était ni la haine, ni même le mépris. C'était une forme de lassitude tranquille, résignée, que l'on trouvait chez ceux qui avaient trop longtemps espéré. Ses traits gardaient encore une ombre de tendresse — mais elle n'était plus tournée vers elle.

— Je ne vous demande pas de m'aimer, Élinor, dit-il enfin, plus calmement. Je vous demande seulement de ne pas me haïr pour avoir cessé de croire à un rêve qui ne vous intéressait jamais vraiment.

Il déposa doucement la petite Aurore dans le berceau près de la cheminée. Ses gestes, précis et lents, avaient quelque chose de solennel. Élinor, elle, s'était reculée d'un pas, comme si les mots d'Aron avaient eu une existence matérielle, capables de la heurter de plein fouet.

Elle voulut détourner les yeux, mais son regard se perdit sur le tapis persan, aux arabesques délavées par le temps. Tout dans cette pièce, tout dans cette maison, lui renvoyait l'image d'un monde qui avait continué à vivre sans elle, d'un amour qu'elle n'avait su ni comprendre, ni garder. Les murs eux-mêmes semblaient imprégnés de cette douce tristesse que la tendresse déçue laisse derrière elle.

Elle prit une inspiration tremblante, cherchant dans son propre cœur des mots qu'elle n'y avait jamais osé formuler.

— J'ai cru que vous finiriez toujours par revenir... dit-elle d'une voix brisée. Que vous étiez à moi, inconditionnellement, comme un fait acquis. Et cela m'a rendue aveugle, arrogante. Je n'ai pas su voir que votre amour avait ses limites.

Elle se tut un instant, les lèvres entrouvertes, comme si l'air lui manquait. Puis, dans un souffle :

— Je vous ai attendu en me croyant patiente, mais j'étais seulement sûre de moi. Sûre que vous n'auriez nulle part ailleurs où aller.

Il hocha lentement la tête. Ses traits s'étaient durcis, non par colère, mais par cette gravité propre aux hommes qui ont été blessés trop profondément pour vouloir blesser en retour.

— J'ai toujours pensé que l'amour consistait à être admirée, désirée, servie... reprit-elle. Jamais à faire un pas vers l'autre. Jamais à renoncer, ne serait-ce qu'un peu, à cette souveraineté que je croyais mienne. J'ai été si fière, Aron. Et je vous ai tant méprisé pour m'avoir aimée sans retour.

— Vous n'êtes pas une mauvaise personne, Élinor, dit-il alors, d'une voix posée. Vous êtes seulement... inapte à recevoir ce que vous ne pouvez pas contrôler.

Elle sourit, malgré la morsure du propos. Un sourire amer, las, résigné.

— Et vous, vous m'avez aimée comme on aime un mirage.

Un silence épais retomba, chargé de tout ce qu'ils ne s'étaient jamais dits. Le feu, dans l'âtre, n'était plus qu'un lit de braises tièdes ; la lumière du matin s'étirait lentement sur les rideaux, projetant de longues ombres sur le parquet.

Aron détourna les yeux, et alla replacer une couverture sur sa fille. Ses gestes, d'une délicatesse presque silencieuse, contrastèrent avec la tension qui pesait encore sur la pièce. Puis, se relevant :

— Je resterai quelque temps à Provins. J'ai loué une chambre en ville. Je veux être près d'elle, la voir grandir... Je vous laisse la maison, évidemment. Elle est à vous.

Élinor voulut protester. Il allait s'éloigner d'elle, définitivement cette fois, et la lui laisser. Mais rien ne franchit ses lèvres. Elle aurait voulu lui demander de rester, de s'asseoir à ses côtés, de reprendre cette conversation au tout début, là où ils s'étaient perdus l'un l'autre.

Mais elle voyait à la rigidité de sa posture qu'il n'y avait plus de place pour cela. Il n'était plus un homme qui espérait. Il était un père qui veillait, un homme qui s'éloignait.

— C'est une bonne décision, dit-elle enfin, d'une voix étrangère à elle-même. Elle a besoin de vous.

Il resta immobile un instant, puis demanda :

— Et vous ?

Elle leva vers lui un regard embué. Il y avait dans cette question une infinie tendresse, mais aussi quelque chose de résolument distant. Comme si elle n'était posée que pour mémoire, sans attente véritable.

— Moi... répondit-elle, et sa voix se brisa, moi, j'ai besoin de devenir quelqu'un qui mérite d'être aimée.

Il l'observa longuement, sans répondre. Puis, lentement, il inclina la tête. Ce geste, simple, presque solennel, disait tout ce que les mots auraient pu trahir.

Il prit son manteau, remit son chapeau sans cérémonie, et sortit sans un mot de plus. Le vent s'engouffra brièvement dans le vestibule, soulevant les rideaux, avant que le silence ne retombe comme une chape.

Élinor resta debout, seule, les bras croisés sur sa poitrine. Elle entendait la respiration paisible de sa fille dans le berceau, le tic-tac assourdi de l'horloge, le chant lointain des oiseaux réveillés par le matin clair.

Elle avança doucement vers la fenêtre et écarta le rideau. Aron marchait déjà dans l'allée du jardin, sa silhouette droite mais légèrement voûtée, comme si les mois passés avaient laissé une empreinte invisible sur ses épaules.

Il ne se retourna pas.

Lorsqu'il disparut à l'angle du portail, elle sentit une bouffée de vide monter en elle, aussi tangible que la morsure du vent de novembre. Elle posa la main sur le rebord de la fenêtre, cherchant un appui, comme si le monde vacillait un instant sous ses pieds.

Puis elle revint s'asseoir près du berceau, les mains jointes, le regard perdu vers l'âtre éteint. Son cœur battait avec lenteur, comme s'il avait fallu qu'elle traverse tout un deuil en quelques minutes : celui de son orgueil, celui de ses illusions, celui d'un amour qu'elle avait tenu pour acquis.

Et pour la première fois depuis longtemps, elle sentit, au milieu de la douleur et du regret, poindre une forme étrange d'apaisement. Elle avait perdu quelque chose de précieux, irrémédiablement. Mais dans cette perte, il y avait une clarté nouvelle, une lucidité qu'elle n'avait jamais connue.

Ce n'était pas la fin du monde, seulement la fin d'un monde. Le sien.

Elle se leva, doucement, et alla vers le miroir au-dessus de la cheminée. Elle y vit une femme pâle, amaigrie, mais dont les yeux semblaient plus clairs qu'autrefois. Elle se regarda longtemps, comme si elle apprenait à se connaître enfin.

Puis, elle retourna vers le berceau, s'agenouilla, et prit tendrement la petite main d'Aurore dans la sienne. L'enfant dormait paisiblement, insouciante, confiante.

— Je ne sais pas encore comment faire, murmura Élinor. Mais je vais apprendre.

Elle ferma les yeux un instant, laissant le silence l'envelopper.

Peut-être, un jour, saurait-elle aimer autrement. Pas avec fierté, ni avec crainte, mais avec humilité. Peut-être saurait-elle enseigner cela à sa fille. Et certainement qu'Aurore, elle, aimerait sans fausse grandeur.

Alors ce ne serait pas en vain.

ÉlinorOù les histoires vivent. Découvrez maintenant