Chapitre 85

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     Après un brin de toilette et une légère robe en coton enfilée, Anissa éteignit la dernière lumière du bungalow. Elle se laissa tomber sur le canapé, épuisée par l'accumulation de stress de ces dernières heures. Cet endroit pour dormir n'était pas le plus confortable qu'elle ait connu, même avec deux coussins sous sa tête pour atténuer sa dureté. Elle ferma les yeux et tenta de se vider l'esprit.

     Mais l'heure tournait et la jeune femme avait beau chercher le sommeil, elle n'y parvenait pas. Trop de choses réussissaient malgré tout à s'imposer dans ses pensées, et la question du départ commençait à se faire pressante. Elle ne supporterait pas de revoir Mélonie. Et elle ne remettrait pas non plus les pieds sur le yacht. Aussi, son travail touchait à sa fin. Demain serait donc sûrement son dernier jour. La dernière fois qu'elle verrait Clarke également. Son cœur se serra douloureusement dans sa poitrine et elle sentit un voile de tristesse nimber son visage.

     Elle se releva sur le canapé. La porte de la chambre était entrouverte et aucun son ne s'en échappait. Clarke dormait-il ? Peu probable. Seulement, aller le vérifier par elle-même ne semblait pas être le meilleur des choix à prendre. Mais, se retrouver seule face à ses pensées lui faisait peur. Cela l'amenait à sonder inconsciemment ses sentiments. Elle ne voulait pas. Pas maintenant, pas pour lui. Certaines choses qu'elle risquait de découvrir l'horrifiaient.

     Anissa se leva et alluma une petite lampe sur pied du salon. Elle s'assit à la table et ouvrit son ordinateur. Si elle ne dormait pas, autant que cela serve. Mais en attrapant ses croquis sur le bout de la table, certains tombèrent par inadvertance. Ils effleurèrent le sol dans un léger crissement.

— Anissa ?

     La jeune femme surprise se figea un instant. Elle finit par se lever et prit la direction de la chambre. Dans le noir, elle eut du mal à le discerner.

— Tu ne dors pas, remarqua-t-elle en allant s'asseoir sur le lit.

— Difficile avec tout ça. J'imagine que c'est la raison pour laquelle tu ne dors pas non plus.

     Il s'exprimait d'une voix basse, sans doute asservi par la fatigue et le chagrin.

— Je suis plus qu'usée de toutes ces histoires mais je n'arrive pas à fermer l'œil, c'est contradictoire.

     Elle sentait son regard posé sur elle sans pour autant réussir à bien discerner son visage. Sa respiration perturbait par bride le silence qui s'était installé. Il était si près d'elle, le corps autant abîmé que le cœur.

— Viens là, finit-t-il par murmurer en ouvrant les bras.

     Anissa hésita. Mais elle avait besoin d'être réconfortée et de se sentir entourée après la soirée passée. La jeune femme vint se blottir contre lui en faisant attention à ne pas lui faire mal. Il referma son étreinte sur elle de son corps brûlant. Être à son contact la rassura. Ici, elle avait l'impression que plus rien ne pouvait l'atteindre, qu'il la protègerait. Cette peau, cette odeur, cet homme. Elle suivit le mouvement de sa cage thoracique qui s'abaissait et s'élevait, à un rythme anormalement élevé.

     Petit à petit, Anissa sentit l'atmosphère de la pièce changée, se mouvoir, se tendre. Devenir électrisante. Impossible de savoir si Clarke la regardait, s'il se sentait emprunter lui aussi ce chemin sinueux et escarpé dans lequel elle semblait s'engager. Clarke relâcha son étreinte mais resta tourné vers Anissa. Elle en profita pour relever la tête vers lui. Un rai de lumière entrant par la baie vitrée lui permit de voir qu'il la scrutait. Le cœur d'Anissa eut un raté. Elle n'osa plus respirer pendant un temps qui lui parut une éternité.

— Anissa.

     Clarke venait de chuchoter son prénom comme s'il s'agissait d'une prière. Sa voix était rauque et basse, empreinte d'un homme tiraillé, dévasté. Sans réfléchir, comme d'instinct, Anissa répondit à sa demande et posa ses lèvres sur celle de Clarke. Elle ne saurait expliquer pourquoi, ni comment, mais elle eut l'impression que c'était la seule chose à faire. Embrasser : le moment où les voix se taisent, où les mots capitulent et où le silence en dit long. Les lèvres froides et généreuses de Clarke, sa langue chaude, son souffle court sur sa peau, furent comme une reconnexion avec cet homme après tous les évènements de la soirée. Ils se consumèrent, pillèrent leur bouche en se prenant mutuellement le peu que l'autre avait encore à donner. Un moment de passion aveuglant, souffles éperdus, en se redécouvrant sans autre contact que leur baiser semant le chaos. Le monde sembla s'écrouler en emportant avec lui les corps soumis des deux amants. Anissa n'eut aucune idée du temps passé ainsi.

     La réalité finit par s'imposer. En l'espace de quelques semaines, cet homme avait détruit tous les remparts qu'elle avait dressés autour d'elle. Et cette destruction n'avait pas été faite de la plus noble des façons. Il était arrivé telle une tornade, avait bousculé toutes ses certitudes et sa solitude, avant de ne laisser qu'un champ d'envie, de frustration et de tristesse. Des larmes s'accumulèrent au bord de ses yeux.

— Qu'est-ce que tu m'as fait Anissa, souffla-t-il contre ses lèvres.

     Une larme perla le long de la joue d'Anissa. Il semblait être dans le même état qu'elle.

— Une fraction de ce que tu m'as fait.

     Clarke essuya la larme de la jeune femme d'une caresse douce et tendre, et posa un baiser sur sa joue humide. Il enfouit son visage dans les cheveux de la jeune femme et inspira profondément. Anissa eut un moment de flottement, baignant dans la chaleur qui se dégageait du corps de l'homme à côté d'elle. Ses pensées semblaient ne plus parvenir à pénétrer son esprit. Sans doutes y'en avait-il trop. Son corps tentait de retrouver un équilibre. Elle revint à elle lorsque Clarke la serra contre lui, protecteur et réconfortant. Elle écouta leur respiration ralentir, se stabiliser. Le monde autour d'elle retourna à la réalité. Retenu prisonnière par l'énergie du corps de Clarke, cela lui permit de se sentir encore un peu loin de tout, au-dessus des nuages et de Bora Bora. Ils finirent par s'endormir dans les bras l'un de l'autre, perdus dans un monde de rêve illusoire.

En corps de toiOù les histoires vivent. Découvrez maintenant