Chapitre 17

644 27 21
                                        

— Vous allez mieux ? demanda-t-elle en arrivant à sa portée.

     Penaud, il l'observa venir à elle, un sourire contrit sur le visage.

— Oh, Anissa... Je suis désolé, je ne me rappelle pas la soirée d'hier. Nous sommes bien partis prendre un verre, ça je le sais. Mais après, je n'ai plus aucun souvenir. Je veux dire, je me suis réveillé dans mon lit par je ne sais quel miracle. Et j'ai une gueule de bois, je ne vous raconte pas. J'ai peur d'avoir fait n'importe quoi hier...

     Il semblait très troublé et ses yeux d'habitude si expressifs avaient perdu leur pétillement. Son visage traduisait à la fois l'incompréhension et la culpabilité. Dans cet état, sans cet orgueil et cette confiance en lui irritante, il était même plutôt touchant. Et il s'était remis à la vouvoyer, signe peut-être d'un plus grand respect ou d'une volonté de rester distant.

     Anissa oublia alors la rancoeur qu'elle avait accumulée contre lui durant la soirée et esquissa un sourire de sympathie.

— Oh, vous ne vous souvenez vraiment de rien ? Comment dois-je le prendre ? plaisanta-t-elle d'une voix douce. Vous avez un peu, je dirais même beaucoup trop bu au bar et peut-être avant aussi. Vous avez commencé à ne plus vous contrôler. Clarke et moi vous avons ramené à votre chambre.

— Clarke ? Il était là aussi ? questionna Romuald surpris.

— Oui, il était au Miestro Bar également. C'est grâce à lui que vous avez rejoint votre chambre, je n'y serais pas arrivée seule. Il ne vous l'a pas dit ? se renseigna Anissa en saisissant la perche pour parler de Clarke.

— Non, je ne l'ai pas vu depuis hier. Il est en excursion aujourd'hui. Je devais d'ailleurs la faire avec lui, mais comme vous le voyez, je n'ai pas vraiment pu. Il m'a laissé dormir, ce que je peux comprendre.

     Anissa s'efforça de garder la face malgré sa déception.

— C'était quoi cette excursion ?

— Des sports nautiques. Du jet-ski et du flyboard. Ça avait l'air super, je suis vraiment dégouté. Ils ont quand même intérêt à me rembourser. Vous pensez qu'une cuite ça peut passer comme excuse ? plaisanta Romuald.

— Ah ! Ah ! Je ne suis pas sure, non. Essayez toujours, vous verrez bien leur réponse.

— Bon, je ne vais pas vous déranger plus longtemps, je vais sans doute aller me rendormir, je me sens encore un peu patraque. Et puis pour aller déjeuner, ma tenue n'est pas la meilleure finalement.

     Anissa remarqua alors que Romuald avait mis un large pyjama à rayures qu'on aurait dit tout droit sorti de « bonne nuit les petits ». Mais il allait devoir attendre encore un peu avant de dormir, il n'y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent avec les informations qu'il lui avait données.

— Vous n'allez rien faire de la journée ? s'informa Anissa.

— Aujourd'hui du coup, je ne pense pas. D'autant plus que ce soir je vais en boîte avec Clarke. Enfin je crois, il m'a laissé un mot dans ma chambre. C'est bien son genre ça ! Du coup, il faut que je sois remis sur pied, sinon je ne tiendrai pas. Vous pouvez venir si vous voulez, lui proposa-t-il, même s'il se doutait de sa réponse.

Sans s'en rendre compte, le visage d'Anissa se crispa et ses lèvres se tordirent en un pli amer. Elle s'éclaircit la gorge et se reprit.

— Ça aurait été avec plaisir, mais je ne peux pas me le permettre, le travail en premier. Une prochaine fois peut-être ! Bon, je vais vous laisser, reposez-vous bien.

— Bonne journée, à la prochaine, lui répondit Romuald avant de s'engouffrer dans sa chambre.

     Anissa l'avait trouvé étonnamment sympathique. Comme quoi, on pouvait se tromper sur beaucoup de monde. Il ne fallait pas s'arrêter sur la première impression, même si, avec Romuald, c'était compliqué. Cependant, sa posture délicate l'avait sans doute contraint à être plus agréable. Elle verrait bien s'il serait toujours aussi aimable une fois son mal-être passé.

     Pour l'heure, elle rejoignit sa chambre, des pensées maussades dans la tête. Clarke n'avait pas perdu de temps en apprenant qu'il y avait une boîte, il comptait déjà sy rendre ! Quel dommage que je ne sois pas bien avancée dans mon travail, j'aurais pu faire une exception.

     L'idée qu'il puisse rencontrer des femmes et s'en rapprocher commença à l'irriter. Mais cette pensée fut vite oubliée puisqu'en rentrant dans sa chambre, la vue de son téléphone lui rappela qu'elle n'avait pas encore appelé Anthony. Il fallait le faire, c'était le bon moment.

     Empoignant alors son portable, elle s'assit sur un des canapés de sa terrasse et étala sous ses yeux tout son travail réalisé ses deux derniers jours. Huit ou neuf esquisses qui se battaient en duel, ce n'était pour l'instant qu'un maigre butin. Mais chacune des tenues dessinées sentaient bon les vacances et étaient très élégantes.

— Ça suffira bien pour le moment, dit Anissa déjà agacée.

     Composant le numéro de son collaborateur, elle prit une profonde inspiration en l'entendant décrocher. Elle connaissait le caractère très nerveux de celui-ci. Anthony, comme à son habitude, rentra vite dans le vif du sujet.

— Bon alors, comment avance ton travail ? se renseigna-t-il d'une voix bourrue.

— Je m'imprègne du lieu, c'est très inspirant. Je pense que je vais faire de belles productions et...

— Tu penses ? Tu n'as pas encore commencé ? s'exclama Anthony d'un ton tranchant, presque agressif.

— Si, j'ai réalisé neuf croquis plutôt concluants. Mais je fais ce que je peux. Je ne suis là que depuis deux jours, se justifia Anissa un peu troublée.

— Ah, du temps, on n'en a pas. Tu me fais déjà regretter d'avoir accepté que tu ailles là-bas je n'aurais pas dû te laisser partir, je le savais. Tu as plus l'air de prendre des vacances qu'autre chose. On ne va pas faire une nouvelle collection avec trois dessins et du coloriage ! C'est quatre-vingts tenues qu'il nous faut Anissa ! Quatre-vingts ! C'est ça le problème des femmes, des incapables dès qu'il y a du soleil et la plage !

     Son intonation devenait de plus en plus vive et sa manière de parler de plus en plus sèche. Mais, Anissa n'avait pas l'habitude de se laisser traiter de la sorte, et elle sortit les griffes pour bien le lui faire comprendre. Elle délaissa alors son langage habituellement aimable et courtois mais resta flegmatique malgré tout. Rien ne servait de s'énerver, le message passait toujours mieux en parlant posément.

— Le temps que j'ai passé ici est équivalent au temps que tu mets à faire ton café au travail. Je t'ai dit que j'ai commencé, mais je ne suis pas non plus une machine. Je t'ai déjà déçu une fois ? Je n'ai déjà pas fini mon travail en temps et en heure ? De toute manière, je n'ai pas de compte à te rendre, je suis bien assez autonome pour avoir à dépendre d'un homme.

— Anissa, j'entends bien, mais j'ai tout de même 15 ans de métier derrière moi ! Toi, tu as quoi à part un visage et...

— J'ai assez d'expérience pour ne pas avoir à me laisser dicter ma conduite par un collaborateur qui croit avoir son ascendant sur moi par ce qu'il a une queue entre les jambes, répliqua la jeune femme en perdant son sang-froid. Mon oeuvre sera avec moi à mon retour. Assure-toi plutôt que la tienne le soit aussi. Passe une bonne journée.

     Elle raccrocha et reposa son téléphone à côté d'elle d'une main nerveuse. Elle souffla. Il fallait avoir les épaules solides pour faire ce métier.

     Encore un. Un homme qui se pensait au-dessus de la femme car il vivait dans une société où on lui avait appris qu'il possédait le pouvoir d'opprimer tout ce qui n'était pas de type masculin.

     Anthony était son associé, pas son patron. Il avait su trouver une place importante dans son travail ces deux dernières années, en profitant de la brèche que le chagrin avait ouverte en elle. Mais Anissa n'avait plus besoin depuis un bon moment d'une nounou pour la border. Quoi qu'il se fût imaginé, il n'avait aucun droit sur elle. Et comme pour se le prouver, Anissa se dit qu'elle allait sortir ce soir, que cela lui plaise ou non.

_________________________________

Merci pour les vues, j'espère que vous appréciez !! Je vous souhaite d'avoir passés de bonnes fêtes ! Je reprends l'écriture dès aujourd'hui au même rythme qu'avant la pause de Noël et la suite arrive très prochainement !

N'hésitez-pas à mettre une petite ⭐️ si vous aimez, ça me ferait très plaisir !

En corps de toiOù les histoires vivent. Découvrez maintenant