Chapitre 70

193 16 24
                                        

     Clarke ne voulait plus la perdre comme auparavant. Il ne voulait pas finir cette discussion sur un malentendu ou de la haine. Pas cette fois-ci. Il ne lui laissa pas le temps de parler :

—  Tu es une personne réfléchie et calme Anissa. À condition de ne pas t'énerver certes. Mais j'ai bien vu au cours de la semaine que tu gardes toujours ton sang-froid. Et crois-moi, la chose qui a été la plus dure pour moi a été de voir que j'ai réussi à te faire sortir de tes gonds la dernière fois, sur la terrasse de l'hôtel. Je t'en prie, je ne veux pas que ça recommence, pas maintenant. Je me suis juste mal exprimé.

     Anissa ne disait mot. Son regard s'était radouci. Elle avait écouté en silence, recroquevillée contre le torse du jeune homme, maintenue par ses bras contractés. Elle sentait la poitrine de Clarke se soulever et s'abaisser, au rythme de sa respiration haletante... et comprit que c'est là qu'elle voulait être depuis ce qui lui semblait une éternité maintenant. Elle qui pensait l'avoir éradiqué de son corps, la nostalgie d'être dans ses bras lui embauma le cœur. D'ici, elle pouvait sentir son doux parfum qu'elle se plaisait à humer auparavant. Ce parfum qu'elle avait senti pour la première fois dans le couloir de l'hôtel quand elle l'avait vu marcher devant elle. Ce parfum qui flottait dans la chambre quand, peau contre peau, il faisait aller sa bouche habile sur chaque parcelle de son corps. Ce parfum qui lui était associé et depuis mercredi, ce parfum qu'elle n'avait eu de cesse de fuir.

     Se retrouver de nouveau si près l'un de l'autre, c'était pour chacun un torrent d'émotions et de souvenirs qui leur revinrent. Des souvenirs que la jeune femme avait jusqu'alors tentés de réduire au silence bien qu'elle soit consciente de son attirance toujours présente pour Clarke.

     Le jeune homme relâcha son étreinte quand il sentit le corps d'Anissa se détendre mais cette dernière passa ses bras autour lui. Clarke fut incapable de réprimer un sourire de soulagement. Il lui embrassa plusieurs fois la chevelure avant d'y enfouir son nez. Ils restèrent là un certain moment à s'enlacer.

—  Ce n'est pas bien ce que tu fais, finit par dire Anissa d'une petite voix.

—  Je sais, et je m'en veux, lui répondit-il en appuyant son front contre le sien, les yeux fermés.

     La jeune femme tressaillit en sentant le visage de Clarke si proche. Ses émotions reprenaient le dessus, il fallait qu'elle se détourne, et rapidement. En pleine confusion, elle se dégagea et l'obligea à affronter ses yeux déterminés. Le regard du jeune homme, intense, était habité d'une candeur tout à fait désarmante. Il semblait si facile ce soir de lire en lui...

—  Tu regrettes ?

     Pendue à ses lèvres, Anissa le scrutait dans l'attente de sa réponse.

—  Regretter quoi ? Ces moments passés avec toi ?

—  Oui. Et ceux que tu sembles encore vouloir passer ?

     Il se tut un instant et sembla réfléchir à ses mots. Peut-être pour éviter de faire preuve de maladresse dans ses paroles comme quelques minutes plus tôt.

—  Non. Je n'ai aucun regret. Je suis heureux de t'avoir rencontrée. Tu es quelqu'un de bien Anissa Morau.

     Sa voix était prudente. Il leva alors sa main droite pour la passer dans les cheveux de la jeune femme attentive. Le pouls d'Anissa s'accéléra, le souffle lui manqua. Elle tenta cependant de conserver une expression la plus indéchiffrable possible. Hors de question qu'il sache à quel point il lui plaisait encore... Si seulement il ne lui faisait pas autant d'effets. Sa bouche rosée la déconcentrait. Elle a l'air si douce... Non Anissa !

—  Je ne pense pas que tu sois quelqu'un de mauvais non plus. Tu as un bon fond, mais tu ne sais juste pas ce que tu veux. Tu es perdu dans ta relation, c'est évident.

—  Et malheureusement certains en font les frais comme toi. Mais c'est difficile, Mélonie me mène la vie dure et je peine de plus en plus à la gérer. Elle n'était pas comme ça au début....

     Son expression devint grave et il retira sa main. Bien qu'Anissa eu l'impression de pouvoir recommencer à respirer, le manque de ce contact lui fit un pincement au cœur.

—  Tu peux me raconter si tu veux. Je suis une bonne conseillère paraît-il. Enfin, dans ce cas, pas sûr que je sois très objective, mais j'avoue que votre relation m'intrigue.

—  Elle t'intrigue ? répéta Clarke amusé.

—  Oui. En fait, j'ai l'impression que rien ne colle. Entre toi qui vas voir ailleurs et elle qui m'a l'air d'être très possessive et sournoise.

—  Sournoise, reprit-il en riant. Tu n'as sans doute pas tort. Sa possessivité lui fait faire des choses assez incroyables.

     Clarke lui raconta alors les nombreuses fois où elle avait envoyé ses amies le surveiller où encore quand elle parvenait à pirater ses réseaux sociaux. Harceler ses parents et amis d'appels dès qu'il ne répondait pas dans la minute faisait aussi partie du palmarès de Mélonie. Comme quoi, la surveillance rapprochée n'a jamais empêché la tromperie.

—  Clarke se laissant dominer, qui l'aurait cru.

—  Non, je ne me laissais pas faire au début. Je l'envoyais chier et ça partait très souvent dans les tours. Et,... hésita-t-il un brin anxieux.

     Clarke triturait nerveusement un bout de sa chemise entre ses doigts. Il fronça les sourcils comme si ses pensées étaient particulièrement amères. Anissa commença à s'inquiéter en le sentant si embarrassé. Ses yeux étaient emplis de crainte. Il ouvrit légèrement la bouche, comme pour ajouter quelque chose, mais se ravisa. Avec une attention soutenue, elle l'invita à continuer.

—  Tu peux me le dire Clarke.

     Sa voix se voulait rassurante et calme. Elle lui attrapa une de ses mains et en caressa la paume pour l'encourager à se confier.

—  Un jour, elle a grandement manqué de respect à ma mère parce qu'elle refusait de lui dire où j'étais. Quand j'ai appris ça, je me suis mis dans une colère noire. J'étais devenu incontrôlable. Et Mélonie qui continuait de me rendre fou en me poussant toujours plus loin, raconta-t-il le regard fixé vers l'horizon en se remémorant ces douloureux souvenirs. Alors j'ai commis l'impardonnable, j'ai levé la main sur elle.

     Clarke avait parlé avec difficulté. Il tentait vainement de contrôler ses émotions. Il serrait avec force la main d'Anissa sans s'en rendre compte. Clarke marqua une pause dans son récit, prit une lente inspiration, mais derrière ce calme apparent Anissa devina un abîme de souffrances et d'angoisses. Son visage était transpercé de chagrin. Il plongea alors ses yeux humides dans ceux de la jeune femme qui put y lire une profonde tristesse.

—  Si tu savais comme je m'en veux. Mais pas seulement parce que j'ai frappé une femme. Depuis ce moment, je me suis effacé, rongé par la culpabilité. C'est à partir de là qu'elle a pris le dessus. Elle en a profité, et n'hésite pas à le ressortir dès qu'une dispute survient. Alors je finis toujours par fermer ma gueule.

     Clarke violent ? Anissa eut du mal à le croire. Lui qu'elle avait vu si attentionné, à l'écoute de sa partenaire et soucieux de bien faire. Il lui était difficile de se le représenter levant la main sur une femme, qui plus est, Mélonie.

     Anissa relâcha sa main et le toisa, stupéfaite. Elle ne cautionnerait jamais ce comportement et due se forcer pour ne pas partir sur-le-champ. Les souvenirs de la violence que son père exerçait sur sa mère firent se contracter son cœur. Clarke posa sur elle un regard fiévreux tandis que le silence s'étira entre eux. Ça y est, j'ai réussi à la dégouter de moi...

En corps de toiOù les histoires vivent. Découvrez maintenant