Chapitre 12

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Après être resté face au bureau du Capitaine je ne sais combien de temps, je me laisse tenter par un bout de soirée sans les jacassements des autres soldats. Sous son regard de flammes, je m'installe sur son fauteuil, les coudes sur les accoudoirs, j'attends avec une once d'espoir qu'il ne va pas nous laisser dans ce silence pesant.

Je ne cesse de le regarder, avec une telle attention que je remarque en effet les cernes violacés contrastant avec la blancheur de sa peau, son teint plus pâle que d'habitude. Wagner a l'air exténué depuis quelques temps, mais en tant que gradé, il garde la tête haute quitte à se consumer de l'intérieur pour l'opinion publique. L'absence de paroles se prolonge, je me dois d'intervenir.

« Ma mission avance bien.

– Ah oui ? La blondinette tombe sous ton charme ? »

Son ton ironique m'exaspère, j'arque un sourcil, légèrement vexé.

« Qu'est-ce que vous avez ? Vous êtes dubitatif quant à mon talent pour faire tomber quelqu'un amoureux de moi ?

– Ta naïveté me fait gentiment sourire. Elle se fout de toi, au moins autant que ce que tu te fous d'elle.

– Vous êtes juste pessimiste. Tant que ma mission aboutit, en quoi le résultat vous regarde-t-il ?

– Je ne tolérerai pas que mon bras-droit ait la stupide idée de tomber amoureux de ce genre de femme, qui sera morte dans un peu plus d'un mois. »

Son assurance est à la fois déprimante et risible. Je le laisse se servir à boire, me proposant d'un geste de tête que je refuse poliment. Wagner semble se moquer que je ne boive pas, il se permet d'ajouter un de ses petits commentaires caractéristiques.

« J'avais oublié, tu ne tiens pas beaucoup l'alcool.

– Je pourrai vous surprendre, je réponds tout à coup piqué dans mon égo.

– Mais je ne crois que ce que je vois... »

Son visage se détend petit à petit, peut-être que m'énerver lui a manqué après tout. Mais je ne peux m'empêcher de me rappeler ce qu'il fait, ce qu'il a fait et continuera de faire ; tuer. Sa fatigue ne me touche pas. Un ange passe... Peut-être plusieurs... Le Capitaine se plonge dans un mutisme impassible, il semble figer un point de mire, où je suis dans la trajectoire.

Inconsciemment, je me tourne, curieux de savoir ce qu'il peut regarder avec autant de concentration.

« Ne t'inquiètes pas Hoffmann, je ne suis pas encore assez fou pour te regarder. Tu as ta chère et tendre pour ça.

– Vous êtes jaloux que je puisse fréquenter plus de femmes que vous ?

– Je ne connais pas ce sentiment, puisque je suis le meilleur je n'ai rien à envier. »

Je m'esclaffe face à ce commentaire digne de lui. Ses yeux s'arrondissent de surprise.

« Pourquoi ris-tu comme un idiot ?

– Vous êtes trop présomptueux.

– Non, mais on m'a souvent dit que j'étais honnête. »

Je ne réponds rien d'autre, voyant un semblant de bonne humeur s'installer en lui, je ne vais pas me risquer à le gâcher par simple concours d'égo. Il boit avec cet air crispé qui lui va si bien, cet air qui m'indique qu'il lutte en permanence face à lui-même, pour paraître quelqu'un de stable alors qu'il menace de sombrer à tout moment. Pendant un cours instant, je pourrais presque parier que ma compagnie le soulage. Cette pensée me paraît absurde, dérisoire et absurde. Je ne vois pas comment elle serait vraie alors que je passe mon temps à le mettre sur les nerfs.

Le SociopatheOù les histoires vivent. Découvrez maintenant