Le seul spectacle que je tolère à mes yeux, c'est cet idiot de bras droit riant à ses propres exploits sur la glace. Je le surveille avec attention, passe la patinoire au crible rouge, prêt à le sortir de là si je vois une fissure de plus apparaître. Il se déplace avec maladresse, les bras ballants, sourire béat sur les lèvres, je me force à rester impassible, ne pas lui rendre sa bonne humeur alors qu'il ressemble à un enfant découvrant le monde.
« Allez, Capitaine ! Venez !!!
– Non, ça ira, je réponds.
– Vous ratez quelque chose, me nargue-t-il avec une moue boudeuse. »
Je me laisse submerger par les souvenirs, dans le but vain d'effacer la honte qui m'habite de le trouver aussi charmant. Je me souviens de ces hivers anglais où Catherine m'amenait patiner sans le dire à son mari, nous y restions je ne sais combien de temps, à rire aux éclats, à faire des bonhommes de neige. Sa dame de compagnie, Sofia, nous accompagnait très souvent. Elles étaient terriblement proches, chaque absence du vulgaire époux était une bénédiction où elles pouvaient se retrouver.
Et aujourd'hui, deux décennies après, me voilà à gambader avec mon bras droit sous la pluie de flocons qui se confond avec la pâleur de sa chevelure. Ses yeux translucides ne me quittent pas, ils m'analysent avec puissance, une puissance suppliante de me laisser aller. Par lui, pour lui, et avec lui.
Je me décide à le rejoindre, sans réfléchir aux raisons qui m'y poussent. Je m'élance avec précaution sur l'eau gelée, à tâtons, sous son regard à la fois moqueur et satisfait. Je parviens rapidement à trouver l'équilibre, dans une nouvelle énergie que je ne me connaissais pas, je glisse à toute vitesse vers Hoffmann qui peine à tenir droit. Il rit aux éclats, ce qui ne manque pas de m'emplir de sentiment désastreux et agréable. Patinant à ses trousses, je me surprends à sourire jusqu'à ce que mes zygomatiques soient douloureux.
Mon invité se tourne vers moi, le visage lumineux d'une bonne humeur nouvelle, les cheveux aux vents, les yeux pétillants, il se fond à merveille dans cet environnement hivernal.
« Faites attention à ne pas tomber, m'alerte-t-il en me tendant la main. »
Je me reprends, constate que mes observations me font divaguer, au sens propre comme au figuré. Mes yeux se posent sur la main du blondinet, toujours tendue vers moi. J'hésite, non pas parce que j'ai peur de tomber, mais parce que j'ai peur de ne plus pouvoir m'en passer.
« J'attends. »
Son ton hypocritement autoritaire m'arrache un rictus, alors je me prête au jeu, pour qu'il soit satisfait, qu'il ne se sente pas obligé de me suivre parce que je suis son chef, mais parce que ma compagnie n'est peut-être pas si terrible. Nos peaux glacées s'effleurent dans un souffle discret, nos paumes fusionnent tandis que mes doigts endoloris par le froid se referment autour de sa main. Je zieute cette scène étrange, essaye de comprendre comment ai-je pu en arriver là. Ce genre de moment, je ne les connais pas, je ne sais pas ce que je dois faire avec la main d'Hoffmann dans la mienne, qui n'attend qu'à m'aider. C'est étrange, honteux, inacceptable ce qui se passe dans tout mon corps à ce simple échange.
Cette incapacité à bien agir n'a pas l'air de déranger mon acolyte, qui resserre son étreinte autour de moi avant que nous glissions comme deux gamins adroits sur la patinoire artificielle. J'oscille d'arrière en avant, ayant le mauvais pressentiment que nous allons chuter, entraînés par la chute de l'autre. Le grand blond sourit, sa main libre levée dans les airs, comme si ce simple lac était synonyme de liberté.
Je ne sais combien de temps passe, mais le Soleil décline à une vitesse folle, au point que le ciel n'est illuminé que de quelques rayons orangés reflétant sur l'étendue gelée, donne l'impression de marcher sur des flammes. Mon bras droit s'amuse comme un enfant, il ignore ma main toujours dans la sienne, nous malmenant considérablement. La continuité des évènements dépasse l'entendement. Je vois la poitrine d'Hoffmann revenir vers moi en dérapant à cause de ses gesticulations, il frôle la chute et a l'air d'être décidé de m'emmener avec lui. Je passe mes deux mains sur ses épaules, amortissant les dégâts alors que la distance s'amenuise et que nos corps se collent sans que nous le voulions. Je ne calcule rien d'autre à part lui.
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Le Sociopathe
Ficción históricaC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
