Essayer de comprendre Rafe Wagner causera ma perte. Peut-être que c'est peine perdue. Je l'observe marcher jusqu'au QG, le visage encore plus fermé que ce qu'il ne l'est. Sa mâchoire pourrait trancher du métal et ses yeux tuer quelqu'un. Je dois presser le pas pour rester à son rythme. Je réfléchis, encore et toujours.
Pourquoi, Capitaine ? Que s'est-il passé pour que le Sociopathe me montre une de ses failles ?
J'ai beau le haïr d'une puissance inconditionnée, j'ai cru qu'il allait mourir d'une syncope sur le trottoir. Ce n'était pas du cinéma, ses muscles étaient tendus, son visage alarmé, sa respiration irrégulière... Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, peut-être que je ne le saurai jamais mais je me suis inquiété. J'ai essayé de lui tendre ma main. Il a repoussé, comme il a sûrement repoussé pleins d'autres avant moi.
L'immense bâtisse s'impose à nous comme le moment où nous devons revêtir nos masques de soldats. Insensibles, froids, calculateurs. Wagner déglutit. J'aurais tout donné pour savoir ce qu'il se passe dans sa tête, si son comportement est naturel ou tout réfléchi, si c'est par pur plaisir ou protection de soi... Les réponses ne seront pas pour tout de suite, d'abord je dois faire face aux gradés et leurs petits bras-droits qui s'effacent sous nos discussions.
Le Capitaine s'installe sans demander son reste, je le suis, essayant d'ignorer cette tension désagréable qui règne entre nous. Les officiers discutent de futilités tandis que j'esquisse un petit sourire poli au protégé du Colonel, si mes souvenirs sont bons, il s'appelle Siegfried. Les conversations insignifiantes se poursuivent pendant dix bonnes minutes, jusqu'à ce qu'un Major fasse taire la foule.
« Messieurs, vous discuterez femmes et vies privées au bar ! En attendant, nous avons d'autres choses à faire. Nous sommes ici pour écouter l'avancée de l'affaire Schröder gérée par le bras-droit du Capitaine Wagner, Klaus Hoffmann, on t'écoute. »
Que suis-je censé dire ?
Mon supérieur m'adresse un regard indéchiffrable alors que je me lève, essayant d'être le plus assuré possible, vers le parloir à la tête de la grande table en forme de U.
Je balaye la salle des yeux, les plus jeunes n'écoutent pas, seuls les officiers ayant vécu la Grande Guerre sont figés sur ma silhouette qui me paraît trop petite, le Capitaine semble perdu dans les abysses de sa pensée. J'aurais aimé qu'il fasse l'effort d'être concentré, malgré l'incident dans la ruelle, ça m'aurait permis de ne pas me sentir moi aussi au bord du malaise.
Je prends une grande inspiration, rassemblant les grandes lignes de cette histoire et où elle en est aujourd'hui. Pas à un stade très avancé.
« Depuis le 15 septembre, j'ai eu une dizaine de rendez-vous avec Fräulein Schröder. Autant dans des lieux publics que privés, j'ai engagé des conversations plus ou moins fâcheuses avec elle. Sa difficulté à parler de sa famille et de ses activités confirment bien que c'est elle la régente de tout ce réseau de résistance, elle en est l'entière responsable.
– Je vois, répond le Colonel. Penses-tu pouvoir la convaincre de se plier ?
– Je ne le pense pas Colonel, répliqué-je du tac au tac. Cela fait 12 jours qu'elle ne donne aucun signe de vie, le soldat Günther Weber a laissé plusieurs lettres aux endroits qu'elle fréquente, sans résultat. Le Capitaine Wagner m'a fait savoir que la mère Schröder a été assassinée par la Gestapo à Munich, je suppose que c'est la raison de son absence. »
Plusieurs regards semblent dubitatifs, certains m'ont l'air moqueurs. Ils doivent se moquer de mon incapacité à être radical. Les yeux du Capitaine sondent la foule, avec cet air impassible qui lui est propre, son œillade se pose sur moi, l'angoisse me ferait croire qu'il essaie de m'encourager.
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Le Sociopathe
Historical FictionC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
