Tout est fini. Voilà la seule pensée qui obstrue mon cerveau en ébullition. Tout est fini. L'Allemagne est foutue, les Russes et les Alliés ont gagné malgré la lutte désespérée dont nous avons fait preuve. J'avais réussi à mobiliser tout le monde, les plus jeunes et les plus vieux prêts à défendre leur pays, pas l'empire du Führer, mais leur pays. Tout a été réduit en poussières, par un simple drapeau rouge communiste flottant au dessus du Reichstag.
Le désinfectant sur les griffures du verre explosé sur mon torse me ramène à la réalité, loin du refuge que représente Alexei. Les derniers allemands qui résistent se sont abrités dans les ruines du bar miteux de Katerina Schröder dans une ruelle, où l'accès est difficile tant les décombres prennent de la place. Allongé sur le comptoir, je me fais recoudre à vif par l'infirmier. Je mords ma phalange jusqu'au sang pour ne pas hurler, conscient que chaque bruit nous rapproche du trépas. Le jeune infirmier serre les dents lui aussi, à la fois terrifié par le danger de dehors que celui que je représente. Pendant ce temps, je suppose que les autres essaient de prendre du repos avant de choisir entre résister jusqu'à la mort, ou se laisser vivre, cloîtrés comme des insectes entre deux murs.
Alexei doit célébrer sa victoire, je ne sais où dans la ville. Cette ville que j'ai arpenté avec lui, cette ville que je lui ai faite découvrir, lui appartient désormais. Des drapeaux alliés et soviétiques ornent Berlin comme autrefois la croix gammée, et étonnamment, aujourd'hui, je ne trouve aucun engouement pour eux. Ils gâchent la beauté de Berlin. Mon cœur se serre, la situation dégénère. Elle dégénère et bientôt la solitude sera ma seule alliée, je serai seul face à la mort. Et même si je n'en ai jamais eu peur, sentir mon âme quitter son enveloppe charnelle m'effraie.
« Major, c'est fini. Il vous faut...
– Pas de convalescence, on n'a pas le temps, je rétorque en passant un vulgaire haut tâché par dessus ma tête. »
Le regard des résistants se posent sur moi. Je sais ce que j'inspire, même au sein de mes confrères. J'inspire la peur. Ils me craignent comme on craignait la Peste Noire. On me craint parce qu'ils savent que je n'ai aucune limite, ils le savent parce que je suis capable de tuer un allemand de sang froid. Je l'ai déjà fait, lorsque j'ai compris que ce n'était pas un bon résistant, qu'il était prêt à se rendre aux soviétiques pour éviter la mort. Un bon allemand, un bon citoyen est prêt à mourir pour sa patrie. Mais là, il est mort pour avoir été contre celle-ci, il est mort avec la honte peinte sur son visage. Personne ne dit rien, ils retournent à leur tâche.
« Tout est bientôt fini, je commence. Vous le savez tout autant que moi. Si vous êtes ici en ma compagnie, c'est que vous êtes prêt à mourir pour l'Allemagne. C'est notre seule issue, celle que nous avons choisi. Que vous vous rendiez aux Soviets ou aux Alliés, vous finirez par crever car on nous déteste, partout. Que vous restiez avec moi, vous finirez par mourir car ils nous tueront. Ce n'est plus qu'une question de jours avant que nous ayons officiellement perdu la guerre. »
Personne ne me répond, personne ne m'a jamais répondu de toutes manières. Je ne suis l'objet que de regards interrogateurs, curieux, effrayés par la sincérité de mes propos et mes actes de violence spontanés, que j'ai souvent trouvé légitime. Ils savent qu'ils sont coincés, c'est pour cette raison que personne n'ose se lever pour aller se rendre. Ils préfèrent mourir la tête haute avec leurs congénères que battus comme des chiens par l'ennemi.
Des bombes fusent à des kilomètres, vers les portes de Brandenburg. J'allume ma cigarette et soupire, excédé. Ils ont tous décidé de faire entrave aux traités de Genève, ils ont décidé de ruiner les civils, les terres, ruiner une nation entière, eux qui pensaient avoir le monopole du cœur et de la justice.
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Le Sociopathe
Fiction HistoriqueC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
