Chapitre 36 Klaus

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10 mai 1940, le soir.

La forêt ardennaise nous offre un vaste paysage remplie de feuillus, en d'autres circonstances, je me serais émerveillé d'une telle vue sur la frontière franco-allemande. Or, cette vue est souillée par quelques cadavres, par le sang crépissant les troncs, les installations de canons, de tanks et tout l'attirail de nos troupes.

Posé sur un rocher entre deux conifères, j'observe les environs, à la recherche d'un quelconque mouvement suspect. Les combats ont cessé depuis une heure, mais j'ai un mauvais pressentiment quant à ce calme soudain. Les français ne nous laisseraient pas nous reposer à 20h, ils se tapissent quelque part, je le sens et mon instinct ne me trompe jamais. Pendant cette inquiétante absence de bruit, mes yeux dérivent sur mes mains. Mes phalanges sont éclatées par les coups que j'ai donné, ayant perdu mon mauser lors d'une explosion, je n'ai trouvé que cette solution pour aider Ernst soumis sous la crosse d'un fusil ennemi. La guerre vient de commencer que du sang souille déjà mon corps... Ce n'est que le début.

Je finis d'ingurgiter rapidement ma ration avant de surveiller, ayant hâte la fin de mon tour de garde dans une heure. Les souvenirs de cette journée de combat acharné reviennent dans ma mémoire. Mon corps étalé derrière un bosquet, camouflé par les épais buissons, le cœur battant à mille à l'heure, mon doigt appuyant sur la détente avec une vitesse dont je ne me sentais pas capable. Je revois les corps s'arc-bouter une dernière fois, les crânes qui explosent, la terre montant à des mètres de haut sous la puissance des obus, les cris de ceux que les balles n'ont pu achever. Je serre les dents, imaginant la douleur des familles qui ne verront pas leur fils, leur conjoint, leur ami rentrer du Front. Je trouve réconfort en me disant qu'aujourd'hui, nous n'avons perdu personne.

" Je vous protégerai, j'ai prêté allégeance au Führer mais je vous promets à vous d'en ramener le maximum en vie quitte à y laisser ma peau ! ", les mots du Capitaine me reviennent en tête, ceux qu'il a prononcé avant que nous élancions en tête à tête avec les français enragés.

Mes pensées se bousculent, je ne parviens plus à les contrôler tant mes sentiments empiètent sur tout le reste. Rafe ne quitte pas mon esprit, je commence à plus m'inquiéter pour son sort que du mien quand la pluie de métal s'abat sur nous et ça m'inquiète. Ce que je ressens pour cet homme m'attire autant que cela me dégoûte.

Une heure plus tard, je rentre aux abris, sous les regards fatigués des soldats buvant sans une once de lumière, se fiant seulement à celle de la Lune. Je cherche naturellement Wagner, mais je ne le vois pas alors je décide d'aller m'allonger contre un banc en bois à côté de Günther. Il est venu s'excuser pour m'avoir crié dessus, mais je ne lui en ai pas tenu rigueur avec les circonstances actuelles. Il est normal d'être à cran, qui ne le serait pas ? Il me propose une cigarette que je refuse, pour la énième fois.

« Je comprends pas pourquoi tu fumes pas... soupire-t-il avec une lassitude extrême.

– Parce que je tiens à mes excellents poumons. Tu devrais arrêter de fumer toi par contre, ce n'est pas bon pour la santé.

– Je m'en fous, c'est une des seules merdes qui me tient éveillé. Qui est de garde jusqu'à 23h ?

– Un gamin de 17 ans, Friedrich je crois bien. »

Je finis par fermer les yeux et me laisser sombrer dans un sommeil léger, toujours en alerte pour une situation critique.

« Vite ! Allez, à vos postes !!! Les français attaquent ! »

Les hurlements tonitruants de Wagner me tire de mon sommeil. Le sol tremble sous mes pieds, et c'est signe de mauvais augure. Les chars de nos ennemis d'Outre-Rhin approchent dangereusement. Je me redresse en moins de temps qu'il en faut pour le dire, je cours à la recherche de ma ceinture de grenades et de mon mauser, l'essentiel pour moi. Une main solide s'enroule autour de mon bras. Je m'arrête, faisant face au Capitaine dont le regard soucieux me transperce tout le corps. Je le regarde à mon tour, il se fond à merveille dans cet environnement chaotique.

Le SociopatheOù les histoires vivent. Découvrez maintenant