Chapitre 34 Klaus

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Dans la même journée, en fin d'après-midi.

La base n'est habitée que de quelques fainéants ne trouvant pas la motivation d'aller exécuter les ordres de notre cher Capitaine. Moi-même ai passé déjà deux heures à l'attendre pour une réunion au QG, mais il n'est pas venu. Je ne sais pas si je dois m'inquiéter ou pas, mais son habituelle ponctualité est mise à l'épreuve aujourd'hui. Ce n'est pas dans ses habitudes d'être en retard pour son travail.

« Tu es son bras-droit, me réprimande le Colonel venu voir la raison de notre absence. Tu es censé savoir ce qu'il fait.

– Oui, mais je ne suis pas sa mère, Colonel. »

Je vois l'homme légèrement ridé froncer les sourcils, très agacé par l'attitude de Rafe. Déjà qu'il n'est pas l'officier le plus apprécié, il va s'attirer les foudres des subalternes et supérieurs. J'ai pensé à aller le chercher chez lui, puisqu'un jour il m'avait donné le double de ses clés en cas d'incident grave. Son absence est-elle un motif valable pour me pointer devant sa porte ?

Le haut gradé m'observe et constate.

« Vous êtes proches, vous avez tissé une solide amitié, cela se voit.

– On essaie de rendre les relations professionnelles plus agréables, je lui réponds en omettant la partie charnelle de cette histoire.

– Savez-vous où il vit ?

– Oui, dans un manoir du Tiergarten. »

Il ricane, et voyant mon incompréhension, le Colonel m'explique.

« On a souvent pensé que Wagner était un officier sans un sou, mais personnellement, j'étais sûr que si fort caractère s'expliquait par une sacrée fortune. Les riches sont souvent insupportables. Soit... Vas le chercher, remonte-lui les bretelles de ma part.

– Oui, Colonel. »

Je le salue avant d'arpenter les quartiers de plus en plus somptueux de Berlin. Je suis déjà passé devant sa demeure exorbitante, sortant tout droit d'un conte vampirique de Transylvanie, sombre, attirante et repoussante. Son style lui va bien, il concorde avec la personnalité du Capitaine.

Cet environnement contraste avec les habitations juives pillées, brûlées et saccagées. Je comprends tout de suite que les lamentations des uns font le bonheur des autres. Je m'arrête face au manoir de mon supérieur, toujours aussi intimidé par cette aura inquiétante qui s'émane de ces quatre murs.

Je frappe plusieurs fois, sans réponse. J'insiste, plusieurs fois, à plusieurs intervalles de plus en plus courts.

Tu ne me laisses pas le choix que de rentrer chez toi de force.

J'enfonce la clé dans la serrure avant de pousser l'immense porte en bois massif d'une épaule. Je traverse à pas de loup un large couloir sombre, décoré de peintures représentant le paysage anglophone. Je dépose ma veste sur le porte-manteau en marbre à ma droite. J'observe les environs.

En face de moi, un escalier en colimaçon toujours en marbre noir, à ma droite ce qui me semble être une grande cuisine fournie d'une salle à manger, à moitié perceptible à cause de l'obscurité. Je maudis l'officier pour sa fâcheuse habitude de vivre la nuit à l'abri de la lumière. Malgré le chandelier de diamants accroché au-dessus de ma tête, j'ai du mal à voir la pièce à vivre à ma gauche. Un silence de mort règne que je crains qu'il ne soit pas là, et qu'il croie que je suis rentré chez lui par effraction. Je me tétanise en cours de route, discernant une faible respiration derrière le mur. Je ne peux pas reculer.

Je pénètre dans le salon et cache un hoquet de surprise face à ce carnage. Tout est en lambeaux, les chaises retournées, les vases, les verres, tout est éclaté dans des milliers de morceaux scintillant sur le sol, un trou de la taille d'un poing humain décore le mur. Quelques gouttes de sang attirent mon regard jusqu'à ce que je trouve Rafe rétamé, la tête sur le fauteuil, et le reste du corps sur le carrelage sale. Ses yeux vitreux m'en disent long sur la quantité d'alcool ingérée, tout comme le cadavre d'une bouteille qu'il tient faiblement dans sa main. Sa si soyeuse chevelure n'est qu'un tas difforme, décoiffé, broussailleuse, ses vêtements sont froissés et mal mis. Mon cœur se serre face à cette vision, je voudrais m'en aller et le laisser seul mais un instinct supérieur me fait rester silencieux jusqu'à ce que son visage livide se tourne vers moi.

Le SociopatheOù les histoires vivent. Découvrez maintenant