1er janvier 1939.
La majorité des soldats sont partis retrouver leur famille, amis et partenaires depuis Noël, jouissant d'une permission de quinze jours. Ils rentreront tous ce soir, afin de reprendre leur existence de SS, une existence rythmée par les meurtres, la violence, la rigidité, et une discipline irréprochable.
La fêtes de fin d'année ne sont qu'un rappel pour moi que je suis seul, je n'ai pas l'opportunité de rendre visite à ma mère. Je suis donc coincé à la capitale allemande, toujours dans ce même paysage teinté de drapeaux sanguinaires. La solitude m'envahit alors que j'observe les environs, accoudé à la terrasse de la base, je me demande si ma famille va bien. Je me demande aussi si Wagner a réussi à retrouver la sienne l'espace de quelques heures.
Les pas cadencés que j'entends pas loin m'indiquent que ce n'est pas le cas. L'année 1939 a commencé depuis seulement dix minutes, alors soit il était tout seul, soit les réunions familiales se sont mal passées. Je laisse le Capitaine à son évacuation quotidienne de haine, il jure chaque deux secondes, mettant un coup de pied dans le malheureux objet qui aura le courage de se dresser sur son passage. Si j'ai bien compris quelque chose avec ma cohabitation avec lui, c'est qu'il doit se laisser aller, ne pas contrôler ses émotions, tout lâcher pendant un moment pour être plus serein après. Voilà la raison pour laquelle la solitude est devenue sa plus proche amie, car sa violence ne risque pas de la faire souffrir.
Les pas se rapprochent, je ne me retourne pas. Je sais déjà qu'il doit se tenir droit comme un piquet, n'osant pas s'immiscer plus sur la terrasse, luttant entre sa haine et l'âme d'enfant brisé qui l'habite.
Il toussote.
« Je peux venir fumer ? »
Je manque d'exploser de rire face à l'absurdité de la question. J'hoche la tête et l'observe du coin de l'œil s'allumer une cigarette, légèrement penché contre la barrière en fer. Plusieurs mèches rebelles retombent devant ses yeux, qui prennent une lueur de dieu grec sous la petite flamme incandescente. Il recrache la fumée, silencieux, et je ne saurais dire s'il a l'air serein ou terriblement soucieux.
« Bonne année, Capitaine.
– Meilleurs vœux, me répond-il d'un ton peu convaincu. »
J'esquisse un sourire qu'il remarque, mais je ne parle pas. Un sentiment de sérénité appâte mon âme, seul avec lui sous une nuit étoilée. Seuls, parce que nous n'avons nulle part où aller. Les prunelles de Wagner me sondent avec gravité.
« Hoffmann, pourquoi es-tu à Berlin ?
– J'ai nulle part où aller.
– Tu mérites mieux que ça.
– Je ne suis pas malheureux vous savez. Cette réalité me convient. »
Il paraît surpris, mais ne pipe mot jusqu'à ce que son mégot chute depuis la terrasse. Je n'ose pas le regarder, de peur de faillir, encore, encore et encore. Il a le don de me rendre trop faible, et à la fois capable de tout et n'importe quoi. Je ne comprends rien, je ne comprends pas quelle est cette sensation étrange au creux de mon estomac, repoussante et agréable, qui grandit quand mes yeux se posent sur l'homme d'un mètre quatre-vingt-quinze à mes côtés. Peut-être que je ne veux tout simplement pas le comprendre. Peut-être que ce genre de chose se vit au lieu de se réfléchir.
« Allez, rentrons, je n'ai pas envie de tomber malade. »
Je suis le gradé sans riposter, nous marchons sans un bruit jusqu'à son bureau, où il ferme la porte à double tour. Et étonnamment, me retrouver coincé avec lui ne me fait pas peur. Je sais qu'il fait ça par pure précaution, mais j'aimerais que ce ne soit pas que ça.
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Le Sociopathe
Ficción históricaC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
