Je n'aurais jamais cru passer les fêtes de fin d'année dans un maudit camp de la mort. Nous avons fêté Noël, les plus proches de Rafe ont été invité à son manoir pour l'occasion, à savoir Günther, Ernst et moi-même. Cette soirée nous a permis de décompresser, de boire et rire entre amis, oublier l'espace de quelques heures que la mort rode autour de nous.
On est aujourd'hui le 31 décembre 1941, et le seul spectacle offert à mon ami et moi c'est les cadavres entassés, démantibulés les uns sur les autres, tous prêts à aller dans les fours crématoires. Nous passons nos journées avec un foulard sur la moitié du visage, espérant naïvement que l'odeur nous dérangerait moins. Un kapo nous a dit : " vous allez vous y habituer, vous les aryens êtes bien plus robustes que ces bons à rien qui arrivent à survivre ". Alors on essaie de rassurer comme on peut.
On surveille les hommes du Sonderkommando jeter les corps dans le four, ils sont aussi maigres que les macchabées dont ils se débarrassent. Une partie de moi me demande comment ils font pour survivre, qu'est-ce qui les motivent à ne pas se laisser mourir dans leurs couches ? Je l'ignore. Mes yeux n'arrivent pas à se détacher des masses difformes qui vont retourner à l'état de poussière, leurs bouches entrouvertes, leurs yeux écarquillés, leurs mâchoires saillantes, leur teint grisâtre, assorti aux nuages de cette fin d'année. Savent-ils que dans moins de 24h nous serons en 1942 ? J'aimerais le leur dire, mais un regard noir de Günther m'en dissuade. Il me chuchote.
« Ta pitié causera ta perte, crétin !
– Et toi ta cruauté, je réplique en ricanant.
– On n'est pas dans un conte féerique, blondinet, pour survivre on doit tuer avant qu'on nous tue. »
Je ne réponds pas. La journée se déroule ainsi, coupée par le repas du midi que je prends à l'écart de tout le monde avec mon ami, dans un silence autant agréable que pesant et lourd de non-dits. On ne sait plus quoi dire pour occuper ces longues journées rythmées par la vision des cadavres et la senteur âcre de chair humaine sortant des cheminées de briques rougeâtres. Donc, on ne dit rien.
« Soldat Hoffmann et Weber ? »
Nous acquiesçons en nous tournant vers un officier, sûrement un sergent qui nous fait face, une enveloppe à la main. Je ne le regarde pas, concentré sur ma nourriture tandis qu'il nous explique.
« Ordre du Colonel Van Staveren. Günther Weber, vous allez être envoyé en France, et bénéficiez d'une permission de deux semaines à Berlin. Tandis qu'Hoffmann, vous êtes attendus pour vos rapports hebdomadaires au manoir du Major Wagner dans une heure et demie.
– Pourquoi irais-je en France ? S'offusque mon ami. Ma division entière est basée sur le Front de l'Est, vous ne...
– Je n'en sais pas plus, j'ai entendu parler que vous allez bénéficier également d'une formation plus approfondie en matière de diplomatie, ce qui est votre point fort selon les dires du Major. La France est un excellent terrain d'entraînement. Mais ne vous inquiétez pas, vous ne serez pas seuls.
– Klaus vient avec moi ?
– Pas que je sache non, répond le Sergent. Vous avez tous les deux des aptitudes différentes, complémentaires, mais que nous devons basés à différents endroits de l'Europe.
– Bien reçu, Sergent, cède Günther, la gorge nouée. »
Le petit officier me tend l'enveloppe avant de nous tourner le dos et disparaître aussi vite que ce qu'il est apparu. J'observe mon compagnon de toujours, il a l'air terriblement tendu, il mord l'intérieur de sa joue, je sens déjà que sa frustration n'est qu'une bombe à retardement. Je pose une main amicale sur son dos.
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Le Sociopathe
Historical FictionC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
