30 novembre 1938.
« Je vous ai dit que je n'arrêterai pas ! »
Günther et moi nous tenons l'un à côté de l'autre face à Katerina, qui a complètement perdu les pédales en six jours de détention. Ses cheveux hirsutes, ses yeux écarquillés injectés de sang, son teint vitreux indiquent qu'elle est à deux doigts de lâcher prise. Elle est là, menottée, les mains cloués au bureau, seul ameublement de la pièce isolée, grise, aussi sombre que la mort qui kidnappe ceux attachés ici. Dans un des nombreux QG de la Gestapo, à Berlin. Schröder laisse des larmes de crocodiles couler sur ses joues amaigries. Drôle d'image pour une femme qui a réussi à provoquer un accident de la route d'un fourgon à gaz, ayant coûté la vie au conducteur.
Le Capitaine nous a ordonnés de lui soutirer toutes les informations possibles, puis de la passer à tabac. Cet acte a été le crime de trop pour Wagner, qui n'attendait qu'un seul faux pas de plus pour laisser agir sa haine.
Le petit brun trapu avec moi s'avance vers elle, s'installe à califourchon sur sa chaise, un mauvais sourire sur les lèvres. Je le regarde, légèrement éberlué par le monstre sanguinaire en lui, laissant place à un agneau face à sa chère Marlène. Il joue avec un scalpel, déjà tâché de sang.
« Tu sais, un peu de coopération ne ferait pas de mal ! Franchement... Une jolie demoiselle de 28 ans ne devrait pas mourir aussi bêtement. Tu devrais te trouver un mari, faire de tes parents des grands-parents extraordinaires, avoir une belle carrière, être une femme d'exception... Tu n'as pas suivi le bon chemin ! La nargue-t-il.
– Le bon chemin c'est de vous voir crever !!! »
Je serre les dents quand son dernier ongle saute. Ses yeux se révulsent, mais elle a l'air habituée à la souffrance. Je déglutis, réalisant que je n'ai pas osé lui infliger quoique ce soit. Ma mère m'a toujours appris à ne jamais frapper une femme, j'ai du mal à passer outre cette règle familiale.
La SS est censée être ma nouvelle famille, et j'ai toujours défendu corps et âme ma famille. Je ne peux pas. Faire couler le sang. Peu importe de qui, ce n'est pas de mon ressort. Günther le sait, et j'espère qu'il ne dira pas à Wagner que je n'ai pas participé à la torture de Schröder.
Mon ami se fait un plaisir de la malmener de questions, au point qu'elle pousse des rugissements animaux pour qu'on la laisse tranquille, qu'on lui accorde un semblant de paix.
« La seule paix possible, je réplique, c'est quand tu auras lâché ton dernier souffle. Et encore, j'espère que quand tu seras bouffée par les vers, les visages de ceux que tu as tué reviendront te hanter et que tu aies des remords pour ne pas t'être pliée.
– Allez-vous faire foutre !!! hurle-t-elle en sentant du sang s'écouler de sa lèvre.
– Je répète, sourit Weber. Où sera le prochain sabotage ? »
Elle garde le silence. Mon estomac se noue d'une horrible manière, bien moins agréable que mes dernières soirées à discuter avec le Capitaine. La mâchoire de mon collègue se crispe, ses jointures deviennent blanches. Je le vois perdre patience au même rythme que les minutes défilent. La blonde semble épuisée, mais semble aussi déterminée à nous rendre la tâche plus difficile.
Je redoute l'instant où elle ne deviendra qu'un cadavre raide attachée à une chaise. Ce genre de vision me donne des sueurs froides durant les jours à venir.
Le brun lève les yeux vers moi, me demandant mon accord et j'hésite. Je regarde la détenue. La lueur meurtrière qui s'émane d'elle m'indique que Katerina ne dira rien. Elle n'a jamais eu l'intention de dire quoique ce soit, elle veut juste mourir. Mourir pour la bonne cause en essayant d'effacer les morts qu'elle a causées. Mon humanité aimerait lui dire que rien ne rachète nos erreurs, il suffit d'apprendre à vivre avec elles, à saisir la main de ceux qui nous la tendent. Je ne peux pas être humain, pas là, pas maintenant. Je dois être cruel, parce que dans ce bas monde il n'y a de place que pour les gens sans âme.
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Le Sociopathe
Ficción históricaC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
