Chapitre 26 Günther

22 5 18
                                        

Toute la caserne savoure le dernier jour d'absence du Capitaine Wagner. Le voilà parti avec mon petit Klaus depuis une semaine à Munich, afin d'être formé pour intégrer la Waffen-SS, la branche armée de la Schutzstaffel. J'espère que mon ami parvient à supporter l'officier le plus détestable qui ne réussit qu'à être respecté par la crainte qu'il inspire. Ils doivent revenir dans la matinée, afin de rédiger toutes sortes de rapports à envoyer directement à Himmler. En attendant leur retour, on se contente d'achever nos missions sans se soucier des délais, croisant les doigts pour que son voyage l'ait mis de bonne humeur et qu'il ne nous crie pas dessus.

Parfois, je m'estime heureux de ne pas avoir été choisi pour être le bras droit de ce monstre au coeur de givre, qui n'a aucune pitié envers qui que ce soit. Bien qu'il soit plus agréable de temps à autre, le gradé reste inhumain, il reste celui qui a envoyé un gamin courir sous le soleil avec un sac de ciment sur le dos car il lui avait répondu avec un peu trop d'insolence. Il reste celui qui nous rabaisse sans cesse, il reste celui qui se vante d'avoir des hommes à ses ordres sans savoir que ces mêmes individus crèvent d'envie de lui enfoncer un poignard dans le cœur.

Ça fait déjà deux heures que je suis planté tel un épouvantail avec un quarantenaire, tous les deux postés à côté des wagons à bestiaux. Je les observe, cet alignement irrégulier de planches de bois, assez grand pour laisser respirer un cheval, cet objet va servir à entasser je ne sais combien de Juifs, où certains crèveront asphyxiés pendant le voyage jusqu'à Dachau. Totalement indifférent, mes yeux passent sur la foule. Je discerne des hommes de tout âge, des femmes, certaines enceintes, des enfants qui hurlent, cherchant le sein de leur mère. Les cris résonnent sur le quai, au même rythme que les coups de schlague des SS.

« Raus ! Raus !!! répètent-ils. »

Mon partenaire de mission serre la mâchoire devant une grand-mère, un peu trop lente, qui s'effondre la tête en sang sur le sol poussiéreux. C'est cruel diront certains, mais je dirais en revanche que les grands maux tels que la Juiverie nécessitent de grands moyens. J'esquisse un sourire en pensant à ce cher Klaus, qui aurait probablement vomi ses tripes face à ce spectacle.

Nous surveillons, faisant acte de présence pour intimider les plus rebelles, la main sur notre mauser, prêts à tirer sur le premier courageux qui tenterait de s'enfuir.

« S'il vous plaît... supplie un petit de 16 ans. Ma valise... »

Il n'a pas le temps de finir sa phrase qu'un soldat le pousse violemment dans le wagon, gueulant toutes les insultes du monde. Les larmes coulent sur la majorité des visages, elles coulent sans discontinuer, inondant leurs épidermes crades, accentuant leur air pathétique, qui supplient pour quelques semaines de vie en plus. Les minutes passent, laissant sur leur passage quelques cadavres ainsi que quelques bagages défaits à l'abandon.

Les portes des wagons se ferment, mes prunelles s'aventurent sur les dizaines de mains qui essayent de capter une dernière fois l'air pur et le soleil, je sens la panique s'insérer dans les petits habitacles, une brouhaha incompréhensible surgit, mais personne ne viendra les chercher. Personne. Tous voués à une mort certaine. La locomotive crache sa fumée avant de s'éloigner avec une lenteur écrasante vers les usines de la mort.

« On peut y aller ? Me demande mon collègue.

– Ouais, y a plus rien à faire. »

Je patiente tout seul dans un parc naturel, mangeant un repas froid avant de me rendre là où je me sens à ma place. Là où j'ai toujours voulu être.

Sur le chemin du fleuriste, je me rends compte que ce genre de mission n'arrive plus à m'affecter. Je ne pensais pas que c'était possible, s'habituer à regarder et orchestrer la fin de je ne sais combien de personnes. Ce quotidien est devenu banal. Je repars avec un immense bouquet de roses, mes pieds me dirigent naturellement vers la demeure de Marlène.

Le SociopatheOù les histoires vivent. Découvrez maintenant