Chapitre 50 Günther

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6 octobre 1942.

J'ai toujours admiré le Führer, et c'est encore le cas, mais parfois, je me dis que sa mégalomanie causera sa perte, la nôtre toute entière. Nous sommes à Stalingrad depuis mi-juillet, et je ne vois aucune avancée. L'environnement recommence à être à l'avantage des russes. Tout ce cirque n'est qu'un putain de cercle vicieux qui ne semble pas prendre fin. Le Führer ira au bout de ses volontés, au bout de ses désirs les plus inatteignables, ceux qui ont nourri nos espoirs dans Mein Kampf. Malgré ma dévotion, j'ai fini par comprendre que nous n'étions que de la chair à canon pour lui, une chair à canon bloquée par un serment de fidélité absolue. On ne gagnera pas Stalingrad, sans faire preuve de mauvaise foi, je ne vois pas comment on pourrait gagner sans être conformément équipés à la neige ?

Je ne cesse de réfléchir tandis que nous marchons au milieu de la steppe, à quelques kilomètres de notre ancienne base dans la ville. Un énorme véhicule nous suit de près, c'est le camion du médecin, mais cette vaine tentative de nous suivre pour que les russes nous épargnent à la vue de la croix rouge commence à tourner au ridicule. Malgré la protection que nous offrons au doc de la division, les autres n'ont pas ce privilège et finissent raides, sans vie sur le sol. Je me tourne vers l'immense carrosserie, mon esprit vagabonde vers le Major Wagner.

Ce même Major que j'ai longuement sous-estimé jusqu'à ce qu'il revienne ensanglanté dans les bras de Klaus. Je n'ai pas eu besoin d'explication. L'officier a sauvé son bras droit, après l'avoir détesté pendant des mois, par je ne sais quel miracle, ils sont devenus les deux doigts de la main au point que l'un pourrait mourir pour l'autre. Je n'aurais jamais pensé un sociopathe dans son genre capable d'une telle action de bravoure. Son courage a retiré toute étincelle dans les yeux de mon ami. Il n'est plus que l'ombre de lui-même, déambulant sur les terres ennemies sans une once d'appréhension, comme s'il attendait de recevoir lui-même un obus au travers du visage. Il culpabilise, il garde un silence de plomb, je ne l'ai jamais vu aussi à cran depuis que Wagner est en convalescence.

« On va s'abriter dans cette ferme, ordonne le concerné d'une voix monotone. »

Nous ne lui répondons pas. On le suit sans broncher. Je regarde ladite ferme, une grande bâtisse de pierres rouges. Un colossal jardin clôturé nous fait face, habité de quatre chèvres et quelques poules. Je me demande bien par quel miracle cette habitation a survécu. Klaus s'avance sans réfléchir, frappe, attend quelques secondes qui me paraissent interminables avant qu'une jeune femme ouvre.

Elle est vêtue d'une tenue traditionnelle, assez serrée pour mettre ses gracieuses courbes sans la rendre vulgaire. Sa longue chevelure d'un blond cendré est apprivoisée en deux nattes peu harmonieuse, à l'inverse de son visage de porcelaine muni d'une paire d'yeux bleus à tomber par terre. La pauvre fille doit avoir 18 ans. Trop jeune, trop belle et innocente pour ce monde d'abrutis.

« Il nous faut un abri, commence mon éternel compère.

– Je... D'accord... »

La petite russe nous laisse passer, les yeux rivés sur le sol. Je vois une larme couler le long de sa joue, et il me faut un effort surhumain pour ne pas la serrer dans mes bras. Elle me fait penser à la gamine de mon frère, c'est pour quoi j'assène des claques derrière le crâne de tous ceux qui la regardent comme un bout de viande à dévorer.

Je déshabille l'endroit du regard, le salon plutôt bien entretenu, les portraits de Staline et de l'armée rouge accrochés au mur, les vêtements mal pliés... Ma gorge se serre, dans un autre contexte, j'aurais aimé que Marlène et moi habitions dans ce genre de lieu. Une grande ferme, nos animaux, éloignés de tout et de tout le monde, sans ennemis, juste nous deux. L'ironie me force à être dans la ferme de l'ennemi, avec des soldats qui perdent espoir.

Le SociopatheOù les histoires vivent. Découvrez maintenant